Geert Mak – In America

L’imminence des élections américaines m’a donné le coup de pouce nécessaire pour lire In America, sous-titré Travels with John Steinbeck, un livre signé par Geert Mak, un auteur néerlandais majeur, dont l’ambitieux « Voyage d’un Européen à travers le XXème siècle » devrait trôner dans chaque bonne bibliothèque ! Le présent opus est non traduit en français, il faudra donc vous contenter de la version anglaise, mais il a le don de donner un éclairage majeur sur la société américaine contemporaine.

La première chose qu’il convient de signaler sur ce livre est qu’il est le résultat d’un voyage que Geert Mak a entrepris de faire aux Etats-Unis, 50 ans jour pour jour après que Steinbeck eut réalisé ce même périple, lui donnant alors matière à la rédaction de Voyage avec Charley, que j’avais chroniqué sur ce blog il y a quelques années. On retrouve donc des étapes alors réalisées par Steinbeck, et on en apprend plus sur les conditions dans lequel le prix Nobel de littérature avait écrit ce livre.

Au-delà de l’évocation de Steinbeck, du rappel du contexte des années 60, ce sont surtout les réflexions de Geert Mak sur les Etats-Unis, son histoire, son évolution qui confèrent un grand intérêt au titre. Voici quelques points qui ont attiré mon attention :

  • la montée de la pauvreté, due selon l’auteur à une politique de redistribution qui n’opère plus et à des choix politiques qui enrichissent les plus aisés. On pense forcément à la notion de travailleurs pauvres et de l’éclatement de la classe moyenne

Almost 46.2 million Americans were living in poverty in 2011, more than fifteen per cent of the population. (…) What some Americans economists later concluded is correct : the essence of so-called Reaganomics, from which Bush’s policy flowed, was not a fairer tax system but a massive transfer of income from the poor to the rich. Behind it lay a characteristically puritan theory: whoever is blessed with earthly goods spreads those blessings around him. (…) The transfer of property from the top to the middle class did not eventuate. In fact between 1980 and 2005 more than eighty per cent of the increase in national income went to the richest one per cent of the population. In 1960 that same one per cent received one dollar out of every ten earned in the country. The figure is currently one in four.

  • la méfiance vis-à-vis des élites ; ce sentiment est partagé dans de nombreux pays. Dans le cas présent, il interpelle d’autant plus que le livre est rédigé quelques années avant l’élection de Donald Trump, qui avait fait campagne contre les élites. On sent a posteriori que le lit était prêt pour ce genre de messages « populistes ». Geert Mak cite également Fox News et le fait que dans cette société, on doit amuser les gens à n’importe quel prix et qu’à ce titre, on recherche de plus en plus un président qui nous ressemble…

In 1966, fifty-five per cent of American had faith in senior managers; by 2010 the figure had dropped to fifteen per cent. Doctors: from seventy-three to thirty-four. University professor: from sixty-one to thirty-five. Congress: from forty-two to eight. In a study by the Economist and YouGov in February 2010, twenty-four per cent of Democrats, fifty-two per cent of independents and sixty per cent of Republicans were downright angry about government policy

  • l’importance du fait religieux. Certes, cela n’est pas nouveau, mais j’ai appris ici par exemple que presque la moitié des protestants change au moins une fois d’église dans leur vie. La tendance nouvelle est celle dite des « mega-churches » dont le nombre a doublé entre 2001 et 2006. Ecrit peu après la crise de 2008, le livre montre bien à quel point la religion a pu être l’un des facteurs aggravants de celle-ci :

God as Father Christmas, or Father Christmas as God. It’s the last resort of the eternal American – and Western – positive thinking: when you no longer know what to do, when everything is a vast chaos, then there’s always the miracle that will enable you to bring order to your existence. (…) In 2008 Time suggested, rightly, that prosperity preachers like Joel Osteen were among those who laid the foundations for the mortgage crisis, which was after all cause by self-delusion and magical thinking on a massive scale. People with low incomes were encouraged Sunday after Sunday to accept a mortgage sent by God, even though they couldn’t afford it: “God blinded the bank so that it didn’t see my low credit score and blessed me with my first house”

  • les changements démographiques à l’oeuvre aux Etats-Unis qui, pour simplifier, signifient le passage d’une société blanche liée à l’Europe à une société multiculturelle et doivent inciter l’Europe à prendre en main son destin car elle n’est plus au centre des préoccupations américaines. En fin connaisseur de l’Europe, c’est un point que répète plusieurs fois Geert Mak, notamment dans sa postface (« We Europeans, somehow or other, will have to manage by ourselves from now on »)

Of Americans over the age of sixty-five, four-fifths are white, of children under five barely half. This represents a considerable generational shift that will have major cultural and political consequences. The America of Steinbeck, largely white and focused on a white, Europe-oriented world, will change over coming decades into a truly mixed society, with completely different political and cultural preferences.”

On le perçoit, Geert Mak est un européen, il souligne l’importance de l’intervention étatique et la partie du livre qu’il consacre à rappeler ce que fut le New Deal lancé par Roosevelt montre son attachement à la puissance publique. A lire les extraits, vous vous dites que ce livre est empreint d’un certain pessimisme et je ne vous contredirai pas ; dès les années 60, dans Voyage avec Charley, Steinbeck pressentait également l’apogée atteinte par son pays et critiquait déjà le consumérisme qui s’installait. Je ne nie pas la pertinence des points soulignés 50 ans après par Geert Mak, mais je regrette néanmoins qu’on ne sente pas plus cette Amérique qui innove et qui reste prédominante : la Silicon Valley semble loin de cette analyse et le Midwest, qui a certes connu de véritables crises et se dépeuple, a fait d’immenses gains de productivité en agriculture…

Malgré cela, et si vos connaissances en anglais le permettent, je vous conseille vivement la lecture de ce livre et plus généralement ceux de Geert Mak (quant à moi, c’est à « Que sont devenus les paysans ? », consacré à l’évolution d’un village néerlandais et de ses paysans que je vais bientôt m’attaquer !). Par conséquent :

X Achetez ce livre chez votre libraire (ou plutôt en ligne en raison de la langue)

X ou replongez vous dans « Voyages avec Charley » de Steinbeck

lisez autre chose

In America – Travels with John Steinbeck, traduit en anglais depuis le néerlandais par Liz Waters. Vintage, 2014, 550 pages.

3 réflexions sur “Geert Mak – In America

  1. Goran 29 octobre 2020 / 11:59

    Très intéressant… Mon petit doigt me dit que l’histoire est en marche et que nous allons droit vers « un État Unis d’Europe », une sorte de copie pourrie de l’original…

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  2. laboucheaoreille 31 octobre 2020 / 15:47

    Malheureusement, je n’ai pas un anglais assez bon pour lire ce livre. Celui de Steinbeck pourrait aussi m’intéresser… Peut-être, un jour.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 5 novembre 2020 / 04:33

      C’est dommage qu’il n’ait pas été traduit en français car il éclaire beaucoup de choses dont on parle en ce moment aux Etats-Unis

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