Ivan Bounine – Les pommes Antonov

Première immersion pour moi dans l’oeuvre d’Ivan Bounine. Poète, romancier, il reçut le prix Pouchkine en 1901 et le prix Nobel de littérature en 1933. Les pommes Antonov sont un recueil de nouvelles écrites en 1900 et 1949 par l’écrivain russe, exilé hors de son pays depuis 1921, et dans lequel il nous décrit avec un véritable attachement sa terre natale. Un vrai régal !

Quel froid, quelle rosée, qu’il fait bon vivre sur terre !

Les pommes Antonov sont la première nouvelle du livre et aussi la plus longue. Il suffit de quelques lignes au lecteur pour se laisser charmer par la prose de Bounine. C’est l’automne et les paysans récoltent leurs pommes Antonov qu’ils vendront directement dans leurs jardins. Il se souvient des anciens, de leurs maisons, des parties de chasse. Il décrit la nature avec beaucoup de talent, de réalisme. J’ai lu qu’il avait décrit la pauvreté paysanne dans certains de ses écrits (Le Village, publié en 1910) ; dans Les pommes Antonov, il magnifie voire idéalise la vie à la campagne en se remémorant son enfance.

Quand je déambulais dans le village par une belle matinée ensoleillée, je pensais tout le temps au bonheur que ce serait de faucher, de battre, de dormir au milieu des bottes de paille ; les jours de fête, on se réveille avec le soleil sous une volée de cloches qui carillonnent au village, graves et mélodieuses, on se débarbouille au tonneau, on met une chemise de chanvre, un pantalon propre et de solides bottes ferrées. Ajoutons à cela, me disais-je, une jolie épouse en bonne santé, avec sa coiffe du dimanche, et puis la route pour se rendre à la messe, et puis le repas chez un beau-frère barbu : au menu, du mouton servi brûlant dans les assiettes en bois, avec des pains de gruau, du miel en rayons et de la bière brassée à la maison – que désirer de plus ?

Néanmoins, ce recueil ne se limite pas à la glorification de cette terre. Dans toutes les histoires qu’il raconte (le départ par bateau en exil, le destin d’une jeune femme qui avait été une figure de la Révolution française, ou encore celui d’un homme qui fut puissant en son temps…), ce sont plus généralement les éléments qui se déchainent ou le temps qui passe qui prennent le pas sur la destinée des hommes. Ces nouvelles illustrent le caractère éphémère de la vie, de l’amour et montre que toute vanité est vaine. C’est magnifique !

Pour conclure, au risque de reprendre un extrait aux tonalités proche de Les pommes Antonov, je voudrais citer un passage de la nouvelle Les Faucheurs, qui illustre le talent narratif de Bounine et fait ressortir encore une fois tous les odeurs qui jalonnent le livre :

Ce chant témoignait du fait que, entre ces hommes et nous, s’étaient tissés à notre insu des liens puissants, fondés sur une communauté de terre et de sang : nous avions en partage cette campagne nourricière, l’air agreste que nous respirions depuis notre enfance, l’heure vespérale, les nuages sur le couchant rose, ce jeune bois frais où l’on s’enfonçait jusqu’à la ceinture dans une profusion d’herbes tendres, de fleurs sauvages et de baies dont se régalaient les faucheurs, et cette grande-route qui s’en allait à l’infini. Le chant nous paraissait beau parce que nous étions tous nés de cette terre et que nous y vivions ensemble dans un bien-être paisible, dans une affection réciproque, sans cherche à comprendre nos sentiments, et d’ailleurs, à quoi bon les comprendre puisqu’ils sont là ? Le charme venait encore (mais à l’époque nous n’en avions pas conscience) de ce que cette terre, cette maison commune, c’était la Russie ; c’était son âme qui rayonnait dans le chant des faucheurs, dans cette boulaie où résonnait le plus léger de leurs soupirs.

Merci à Eva pour ce joli cadeau de Noël ! Comme le signalait Ally lit sur son blog, les Editions des Syrtes viennent de publier « Nouvelles » de Ivan Bounine, reprenant une trentaine de nouvelles de l’auteur (dont Les pommes Antonov), déjà sorties sous différents titres dans le passé.

Je vous recommande vivement ce livre, assez court, et très intense ! Je glisse également sur ma PAL le roman La vie d’Arséniev, que Bounine écrivit dans son exil français.

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Les pommes Antonov, de Ivan Bounine, traduit du russe, préfacé et annoté par Claire Hauchard. Editions des Syrtes, 159 pages, 2001.

14 réflexions sur “Ivan Bounine – Les pommes Antonov

  1. Bibliofeel 7 juillet 2022 / 09:52

    Merci Patrice pour cette belle chronique ! Cela m’évoque Les soirées du hameau de Gogol… Peut-être à tort, mais cela m’intéresse et me fais rêver. Autres lieux, autres temps… Que de découvertes à faire !

    Aimé par 2 personnes

    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:16

      Merci pour ce commentaire. Oui, cela a été un beau voyage et je me note tout de suite le titre de Gogol que tu mentionnes !

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  2. keisha41 7 juillet 2022 / 10:41

    De lui je n’ai lu que Trois roubles, des nouvelles! Se replonger dans la Russie d’antan, pourquoi pas?

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    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:17

      Ca donne en tout cas plus envie que la Russie contemporaine…

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  3. luocine 7 juillet 2022 / 16:04

    les écrivains russes nous réconcilient avec la Russie en ce moment on a bien besoin.

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    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:20

      Tout à fait d’accord avec toi !

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  4. dominiqueivredelivres 8 juillet 2022 / 11:23

    là je te suis totalement, j’ai lu des nouvelles de Bounine avec bonheur et d’ailleurs je devrais faire un billet sur mon blog
    les trois récits que je préfère ce sont un court récit Printemps éternel et surtout deux romans Soukhodol un récit assez sombre sur la vie russe et surtout surtout la vie d’Arseniev un roman de formation magnifique tu peux retrouver les billets sur mon blog un auteur insuffisamment lu

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    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:21

      C’est la première fois que je le lisais et ne vais pas dire le contraire. Merci pour ton commentaire; je vais aller relire les chroniques sur ton blog, car ces titres pourraient constituer aussi une belle contribution pour notre mois de l’Europe de l’Est.

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  5. Passage à l'Est! 9 juillet 2022 / 13:04

    Voilà qui parait bien tentant, pour le plaisir du texte comme pour l’intérêt du contexte dans lequel les nouvelles ont été écrites s’il s’agit de l’exil. Est-ce qu’il y a une indication d’où ses textes écrits en exil étaient publiés?

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    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:24

      Oui, c’est très tentant en effet ! Tu poses une bonne question, je dirais la France sans en être complètement convaincu.

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    • Patrice 14 juillet 2022 / 16:16

      Oui, et c’est toi qui m’as donné envie de le lire ! Merci encore !

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