Vilhelm Moberg – Mon instant sur cette terre

Connaissez-vous Vilhelm Moberg (1898 – 1973), auteur suédois de la célébre et formidable Saga des émigrants ? Si ce n’est pas le cas, je ne saurais trop vous en conseiller la lecture. 7 ans après l’avoir lue, j’en garde un souvenir marquant et je peux d’ailleurs dire sans exagérer que c’est ma meilleure lecture des 10 dernières années ! Aussi, quand les Editions Gingko sortent en 2023 une nouvelle édition de Mon instant sur la terre, je décide de me plonger avec joie dans le destin d’un autre migrant, Albert Carlsson. Nous sommes en 1962, et il a émigré 40 ans plus tôt depuis sa Suède natale vers les Etats-Unis. Voyant la fin de sa vie arriver, il se penche sur son histoire…

J’ai possédé plusieurs domiciles, mais jamais de foyer. (…) Et une question me torture, inséparable de cette certitude : « Cette vie, qu’en ai-je fait ? »

Quelques mots tout d’abord sur la structure du livre. Le récit alterne entre le présent (1962) qu’Albert Carlson passe en Californie, dans un contexte international tendu (crise des missiles à Cuba) et l’histoire de son enfance en Suède.

J’ai retrouvé dans l’évocation de son enfance en Suède des éléments communs avec ceux du 1er tome de la Saga des émigrants : les petits paysans vivant dans des conditions précaires jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, le poids de la religion dans la vie quotidienne… Le narrateur y évoque une enfance proche de la nature, ses premiers émois amoureux, le travail à la ferme et, au sein de la famille, le rôle important joué par son frère Sigfrid, de cinq ans son aîné, disparu dès 1912 :

Il était mon professeur, mon modèle, le seul être de mon petit univers villageois auquel je me confiais.

Le destin de Sigfrid eut une forte influence sur celui d’Albert. Ce dernier se sent étouffé par le rôle que veulent lui faire endosser ses parents :

Après des années d’économies, d’efforts, de travail et de peine opiniâtre, mes parents possédaient une terre libre de toute dette. Et ce sol, dont ils s’étaient fait les esclaves, qu’ils avaient arrosé de leur sueur, pour lequel ils s’étaient sacrifiés, ce sol ne sortirait pas de la famille. Un de leurs enfants devait en tirer profit. Si la ferme tombait dans des mains étrangères, tout leur travail devenait vain. Leur vie de sacrifice et de labeur perdait tout son sens. Ils auraient vécu sans raison.

Voilà pourquoi mon père et ma mère avaient déclaré que je devais rester chez nous.

Et le jeune homme de décider de partir aux Etats-Unis pour y mener sa vie. Une vie remplie à voyager, et qu’il finit, après deux divorces, et sans avoir de contact régulier avec ses deux fils, dans une chambre d’hôtel proche de la mer. C’est là qu’il s’interroge sur son identité et sur sa vie. Ce questionnement, à la tonalité mélancolique, m’a beaucoup séduit et présente un caractère universel :

C’est un crime impardonnable que celui qu’on commet contre les forces qui vous ont été données. Les as-tu mal employées ? Qu’as-tu fait de tout ce que tu pouvais faire ? Je vois clairement que j’ai gaspillé un trop grand nombre de jours à des choses sans importance. Pour des bagatelles, des futilités, j’ai sacrifié des jours, des mois, des années. (…) Je suis seulement l’un de ceux, innombrables, qui, au cours de leur vie, n’atteignent pas ce qu’ils désirent. Et il n’existe pour moi qu’un moyen de salut : avoir la force d’accepter ce qui est. (…)

Albert Carlson, vieil Américain originaire de Suède, toi qui as compris que ta vie va bientôt s’achever, tu sais depuis des années que l’homme doit avoir un point fixe sur cette terre. Il doit dépendre de quelque chose. Il ne peut pas abandonner le pays où il est né et en choisir un autre pour en faire sa patrie. Parler de « naturalisation »est faux, complètement faux. J’ai une patrie ou je n’en ai pas. (…) Tu as laissé le pays où tu as vécu enfant et adolescent, et ce fut ta perte, car tu n’as jamais retrouvé une nouvelle patrie. Mais si tu avais écouté tes parents, si tu étais demeuré dans ton village et dans ton pays, tu aurais passé toute ta vie dans l’amertume, convaincu de l’avoir gâchée. Tu te serais écrié : « Ce n’est pas cela que j’ai voulu ! » (…) Console-toi ! Ta consolation, c’est d’avoir employé tes forces aussi bien que tu le pouvais ! Tu n’es pas arrivé à mieux parce que tu ne pouvais pas davantage. Que faire alors ? La seule chose qui te soit possible : accepte l’émigrant, réconcilie-toi avec lui. Pardonne-lui d’avoir vécu dans l’erreur, d’avoir cru qu’il pouvait t’aider rien qu’en déplaçant ton corps sur cette terre.

Je me suis beaucoup attaché à Albert, personnage vulnérable mais qui tombe le masque quand l’âge avance, à son cheminement vers l’acceptation de son sort. C’est un très beau roman, très bien écrit (mais cela doit-il nous étonner quand on a déjà lu Moberg ?). L’auteur décrit, avec peu de mots mais de façon si vivante, la vie de ces paysans de Suède, puis avec le même talent, les interrogations d’Albert sur le sens de la vie.

Mon instant sur cette terre est un excellent livre que je vous conseille :

X d’acheter chez votre libraire

d’emprunter dans votre bibliothèque

de ne pas lire

Mon instant sur cette terre, de Vilhelm Moberg, traduit du suédois par Raymond Albeck. L’Elan – Gingko éditeur, 320 pages, 2023.

Vous pouvez retrouver une autre critique (positive) sur ce livre chez Keisha.

18 réflexions sur “Vilhelm Moberg – Mon instant sur cette terre

  1. Avatar de keisha41 keisha41 4 juin 2023 / 14:58

    Oui, un jour je lirai Les émigrants…
    Je me souviens bien de son appartement qui donne sur deux endroits bien différents.

    Aimé par 1 personne

    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2023 / 13:31

      Je suis certain que « Les émigrants » te plairait !

      J’aime

  2. Avatar de allylit allylit 4 juin 2023 / 15:04

    J’ai entendu parler cette semaine de la saga Les émigrants…plus ton post sur ce livre : c’est un signe, il va falloir que je lise ce qu’à écrit cet auteur !

    Aimé par 1 personne

    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2023 / 13:32

      Je peux te garantir que c’est une série à lire absolument. A l’approche des vacances d’été, c’est le bon moment 🙂

      Aimé par 1 personne

  3. Avatar de dominiqueivredelivres dominiqueivredelivres 5 juin 2023 / 08:30

    j’ai lu l’auteur pour sa saga des émigrants qui est un excellent souvenir de lecture et qui a fait le tour de la famille
    je ne connaissais pas ce livre là

    Aimé par 1 personne

    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2023 / 13:35

      Je me suis rendu compte que les gens qui lisent la saga en font vraiment la promotion autour d’eux :-). Je ne fais pas exception ! Je te conseille vivement d’enchainer avec ce titre.

      J’aime

    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2023 / 13:36

      Note-les et commence par la saga, tu me remercieras 🙂

      J’aime

  4. Avatar de Agnès Agnès 9 juin 2023 / 08:32

    J’avais beaucoup aimé La saga des émigrants. Je note ce titre.

    J’aime

  5. Avatar de Ingannmic Ingannmic 10 juin 2023 / 09:30

    Zut j’ai failli louper ce billet, ça aurait été dommage… j’ai bien compris, donc : je retiens La saga des émigrants !

    J’aime

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.