Maria Matios – Presque jamais autrement

Prix du livre ukrainien en 2007, Presque jamais autrement a été récemment traduit en français et s’ajoute ainsi à Daroussia la Douce, seul livre jusqu’à présent disponible en français de l’écrivaine ukrainienne Maria Matios, très connue dans son pays et au-delà, pour sa prose mais aussi ses poèmes. Dans ce livre relativement court, 160 pages, elle emmène le lecteur dans les Carpates ukrainiennes, dans la famille Tcheviouk.

Dans les Carpates ukrainiennes, dont est d’ailleurs originaire l’autrice, vit une population montagnarde qui est appelée les Houtsoules. La famille Tcheviouk fait partie de ce peuple, elle est conduite par le patriarche Kyrylo, et comporte quatre fils : Pavlo, Andriy, Olesentiy, Dmytryk. Dès le début du livre, on apprend que le plus jeune, Dmytryk, est décédé, et c’est donc entre ses trois fils restants que Kyrylo s’apprête à partager ses biens si un malheur devait lui arriver. Le roman se situe au début du XXème siècle, certains sont revenus de la guerre qu’ils allaient mener pour l’Empereur François-Joseph, nous rappelant à cet égard que cette région faisait partie de l’Empire austro-hongrois, avant d’être rattachée à la Tchécoslovaquie, puis à l’Union Soviétique puis à l’Ukraine.

L’un des attraits du livre est sa construction, non linéaire. Il est tout d’abord découpé en trois grandes parties dont la première est, chronologiquement, la plus récente, ce qui nous permet de comprendre les sources des querelles au fur et à mesure du récit. Ensuite, à l’intérieur de ces trois blocs, chaque sous partie débute par quelques mots en lettres capitales, précédés de pointsr de suspension s’il s’agit d’une continuité du passage précédent. Après quelques pages, on s’habitue très vite à ce livre dont j’ai tourné les pages avec un vrai plaisir.

Presque jamais autrement nous présente la vie rythmée par les fêtes et dates religieuses, par la présence de la sorcellerie (Marynka la pieuse pratique le malforisme), et par des coutumes dont certaines sont absolument choquantes (ici celle du mariage) :

C’était alors le moment décisif du rituel. Le marié, se penchant par-dessus la table, disait : « Santé, père ! », et il tendait au père de la mariée le gobelet plein, en retirant cette fois complètement sa main. (…) Le cou des invités s’allongeait comme ferait le col d’une oie. (…) Sur cet accompagnement de silence et de tambourin ralenti, le père de la mariée inclinait vivement le gobelet. Et, selon la nuit de noces que le marié avait passée, le gobelet rempli d’eau-de-vie réagissait différemment. Si la mariée était vierge, le marié choisissait un verre dont le fond était entier, pour remercier le père. Mais si sa virginité avait été violée… alors entrait en jeu le secret jésuite de ce rituel nuptial. A cet effet, selon la coutume, dans le garde-manger du père se trouvait, à côté du gobelet entier, un autre dont le fond de bois avait un trou invisible à l’oeil nu. Une sorte de trou miniature à travers lequel un liquide pouvait s’écouler si nécessaire. C’était alors la confirmation que le jeune homme avait pris pour épouse une femme dont le « fond » avait déjà été percé.

Et l’intrigue dans tout cela ? Les personnages ? J’en dévoilerai finalement assez peu. L’autrice garde une vraie tension tout au long du roman ; à côté de la vie du village avec son folklore, elle dépeint des personnages comme Andriy, Ivan à titre d’exemple, qui pourraient « s’exporter » dans toute autre société, et met en exergue le caractère universel que sont la vengeance, l’appât du gain, la défense de l’honneur… Quand il s’agit d’amour, malheureusement, les amours véritables sont ceux qui ne sont pas autorisés et finissent souvent très mal.

Mais, en définitive, que ce soit pour remercier ceux qui ont été bons avec eux ou pour se venger de ceux qui leur ont fait injure, les gens n’ont jamais le temps de régler leurs comptes. Avec personne. Pas même avec eux-mêmes. Et il n’en va presque jamais autrement.

Un dernier mot pour le travail de la traductrice Nikol Dziub dont c’est le premier roman qu’elle traduit seule de l’ukrainien et qui fait l’objet d’une présentation en fin de livre. Sa traduction nous immerge vraiment dans l’ambiance de la vie de l’époque et des règlements de compte. Je lui suis aussi gré d’avoir gardé certains mots dans leur langue d’origine (notamment ceux liés aux repas) et d’avoir rédigé un court lexique à la fin du livre.

En résumé, je vous conseille de découvrir ce livre qui constitue à la fois un dépaysement et une description universelle des comportements humains.

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Presque jamais autrement, de Maria Matios, traduit de l’ukrainien par Nikol Dziub. Editions Bleu & Jaune, 2024, 176 pages.

17 réflexions sur “Maria Matios – Presque jamais autrement

    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:24

      Merci beaucoup pour ce lien Ingrid, je vais aller lire le billet.

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  1. Avatar de luocine luocine 5 juin 2024 / 14:00

    une plongée dans une époque lointaine , je me demande ce qu’est devenue cette minorité ethnique aujourd’hui.

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:29

      Bonne remarque. J’ai lu qu’ils se battaient pour conserver leur langue mais je n’en sais guère plus

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  2. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 5 juin 2024 / 17:21

    Je découvre l’existence des Houtsoules grâce à ce billet. Le roman semble intéressant mais pas très facile d’accès.

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:30

      Excuse-moi, j’ai peut-être laissé cette impression mais ce n’est pas du tout le cas, c’est très bien construit et un vrai plaisir à lire.

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  3. Avatar de Miriam Panigel Miriam Panigel 7 juin 2024 / 05:32

    Nous avons passé quelques jours en Roumanie chez une dame Houtsoule qui peignait des œufs magnifiques. Le livre que tu chroniques m’intrigu

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:31

      Dans ce cas, il faut absolument que tu le lises, tu retrouveras sûrement des choses que tu vue là-bas. Belle destination au demeurant, et pas des plus classiques !

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:30

      Oui, elles nous font vraiment voyager du point de vue littéraire !

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  4. Avatar de Sacha Sacha 7 juin 2024 / 07:32

    Ça m’a l’air d’une belle immersion, notamment grâce au travail de la traductrice.

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:32

      C’est exactement le cas, et cela restera pour moi un très bon souvenir de lecture.

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 juin 2024 / 06:32

      Tu as de la chance car un bon moment de lecture t’attend. Je suis curieux de lire ton avis !

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