Le départ du professeur Martens – Jaan Kross

J’avais lu et beaucoup apprécié il y a quelques années Le fou du tzar, de l’écrivain estonien Jaan Kross (1920 – 2007), et je profite de la Rentrée à l’Est organisée par Sacha pour chroniquer aujourd’hui un autre roman historique de cet auteur, Le départ du professeur Martens, qui se déroule lui aussi dans la Russie tsariste.

« Combien existe-t-il d’hommes qui puissent dire de bonne foi : telle fut mon intention et c’est ainsi que je l’ai exécutée ? ». Dans Le fou du tzar, le personnage principal, le baron Timotheus von Bock, assumait ses idées libérales qui lui valurent la disgrâce du tzar et l’emprisonnement. Le rapport aux régimes autocrates et la façon de s’y opposer ou de s’y conformer animent l’oeuvre de Jaan Kross. Dans Le départ du professeur Martens, le professeur Friedrich Martens, juriste, consultant permanent auprès du Ministère des Affaires Etrangères russes, évoque sa vie lors d’un voyage reliant Pärnu, en Estonie, à St Pétersbourg.

Issu d’un milieu modeste (père cordonnier), orphelin dès l’âge de 10 ans, il fait preuve de dons exceptionnels. A 28 ans, à la demande du ministère des Affaires Etrangères, on lui demande de travailler sur un recueil de traités et conventions conclus par la Russie avec les puissances étrangères. Il devient rapidement une autorité en matière droit international.

Néanmoins, contrairement au von Bock de Le fou du tzar, notre homme, qui a désormais passé la soixantaine, est conscient des compromis qui entourent sa carrière :

La reconnaissance de mes compétences par l’empereur, le désir de l’empereur, plus précisément son désir de faire appel à moi, me flattaient trop pour que je refuse. Oui, oui, malgré tout, tête de linotte ou non, c’était là pour moi une fatale franchise. Je viens sans doute, comment dire, de trop bas pour garder ma liberté dans une telle conjoncture. Car l’habitude de la liberté, à quelle profondeur est-elle enracinée en moi ? Libre, je ne le suis que depuis deux générations. Si tant est que des pauvres on puisse dire qu’ils soient libres.

Son voyage s’apparente le plus souvent à un monologue intérieur, où il évoque des événements historiques ayant jalonné sa carrière (défaite contre le Japon en 1905, signature d’accords avec le roi Edouard VII) et dans lesquels il joua un rôle important ; il s’adresse librement à sa femme à laquelle il promet désormais plus de franchise, ou encore évoque ses infidélités. Le professeur mentionne plusieurs fois un autre Martens, Georg Friedrich, né 89 ans plus tôt, et dont le parcours dans l’époque napoléonienne fut très semblable au sien. Il parle même de réincarnation. Aussi, même si le livre est ancré dans la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, il est aisé de faire des transgressions temporelles et des extrapolations à l’époque où vécut l’auteur lui-même. Les interrogations de Martens sont valables pour tout Etat autoritaire, comme l’Union soviétique.

Dans l’époque d’oppression qui est la nôtre, nous sommes tous transformés, non pas moi, grâce au ciel, moi, non, mais un très grand nombre sont transformés, à côté de leur travail professionnel, en complices de la violence… Le brave Huik, à la gare de Pärnu, est l’ordonnateur des transports de détenus. Comme tous ses collègues dans leurs gares respectives. Les conducteurs de locomotive conduisent d’une ville à l’autre les prévenus et les condamnés. Les juges, qui devraient étudier le pourquoi des actes incriminés, sont astreints à jouer le rôle de préparateurs d’arrêts de mort. Un décret du hasard transforme les appelés en bourreaux. Et Friedrich, en tant que médecin militaire, doit assister à la chose et constater que les balles des tireurs ont bien fait leur oeuvre… Et moi aussi, en fait, je joue mon rôle dans tout cela. Je suis complice, et je suis le plus responsable, du moins comparé aux Huik, aux conducteurs de locomotives, à Friedrich et aux soldats. (…) Cette machine, ne peut-on pas aller jusqu’à dire, si l’on veut, que je l’ai alimentée ?! Ou du moins que je lui ai fourni une part tout à fait essentielle du combustible dont elle avait besoin pour fonctionner pendant ces années de massacres !

Le rythme du livre est assez lent, c’était également le cas du Fou du tzar. On est dès le début charmé par le style qui nous emmène dans les pensées de Martens avec empathie et incite à des interrogations au caractère universel (libre arbitre, reconnaissance personnelle, importance du droit…). C’est un voyage qui est aussi l’occasion de découvrir les oeuvres, artistes estoniens de l’époque, comme l’écrivaine Hella Wuolijoki, les compositeurs Arthur Kapp et Aleksander Kunileid. Si vous n’avez encore jamais lu Kross, je vous recommande vivement de le faire, avec une préférence pour Le fou du tzar, même si Le départ du professeur Martens constitue également un très bon moment de lecture.

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Le départ du professeur Mertens, de Jaan Kross, traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau. Robert Laffont -Pavillon Poche, 2022, 432 pages.

Lecture commune autour de Jaan Kross dans le cadre d’Une rentrée à l’Est organisée par Sacha.

Participations : Keisha (En lisant en voyageant), Sacha (Des romans, mais pas seulement)

22 réflexions sur “Le départ du professeur Martens – Jaan Kross

  1. Avatar de Sacha Sacha 27 septembre 2024 / 08:03

    Un grand merci pour avoir proposé cette LC : j’ai découvert un fabuleux écrivain ! J’ai beaucoup ri (même si c’est tragi-comique) des passages sur le Nobel (ou plutôt son absence) pour le professeur Martens, d’autant plus que Jaan Kross lui-même avait été pressenti en littérature, sans lui non plus le recevoir ! J’ai moins souligné les aspects politiques dans ma chronique mais ils sont en effet très présents et ouvrent un abîme de réflexion dans lequel feraient bien de se plonger nos « élites »…

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:32

      Que ton commentaire me fait plaisir ! Vois-tu, lorsque tu as proposé cette « Rentrée à l’Est » autour des Pays Baltes, j’ai immédiatement pensé à Jaan Kross et au plaisir d’inciter à découvrir cet auteur. Je suis ressorti charmé par Le fou du tzar et Le départ du professeur Martens ne fera pas exception. Tu as raison avec le Nobel, voilà peut-être un clin d’oeil qui m’a échappé 🙂

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:56

      Lu il y a bien longtemps mais ton billet conserve son acuité 🙂

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  2. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 27 septembre 2024 / 13:06

    Pour l’instant, la plume de Jaan Kross a l’air de faire l’unanimité !

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:33

      Et cela ne m’étonne guère, c’est un formidable conteur ! Et il soulève tant de questions dans ces livres que ces derniers laissent une vraie empreinte dans l’esprit du lecteur.

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:33

      Oui, il le faut :-). Je suis conscient que la production littéraire est parfois pléthorique, mais il faut avoir lu Jaan Kross, c’est certain !

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  3. Avatar de keisha41 keisha41 27 septembre 2024 / 14:31

    J suis convaincue par le fou du tzar, donc je note aussi (pour un RV plus long?)

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:38

      Oui, 15 jours sont trop courts pour lire davantage mais on pourrait se donner rendez-vous autour du Vol immobile pour une LC si tu le souhaites.

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      • Avatar de keisha41 keisha41 28 septembre 2024 / 05:18

        La médiathèque possède plein de Kross, mais faut les réserver pour qu’ils sortent de la réserve. On en reparle? Ce vol immobile a l’air des ressembler un peu dans l’idée à celui que j’ai lu?

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  4. Avatar de cleanthe cleanthe 27 septembre 2024 / 18:29

    J’ai commencé moi aussi un Jaan Kross, même si je ne peux pas être de ce rendez-vous finalement, parce que j’ai pris un peu de retard dans mes lectures. J’ai découvert cet auteur avec Le Fou du tzar, il y a quelques années. Je crois me souvenir qu’à l’époque tu n’avais pas encore découvert cet écrivain qui te tentait bien.😉 Un auteur majeur d’après moi.

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:47

      Tu as raison à double titre : c’est un auteur majeur, indéniablement – et c’est en fait grâce à toi et à ta chronique que j’ai découvert cet auteur, cela me revient désormais. Merci !

      D’ailleurs, en regardant la liste des billets sur ton blog, je vois que Le fou du tzar est juste devant La noblesse de la terre, que tu viens de chroniquer, et La plaisanterie – qui est aussi un livre sur lequel nous avions tous les deux un avis des plus enthousiastes. Voilà une liste qu’il me faut aller relire de toute urgence !

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  5. Avatar de Madame lit Madame lit 27 septembre 2024 / 18:46

    Merci Patrice pour la suggestion. Si je dois lire cet auteur qui me tente beaucoup je suivrai ta recommandation en débutant par Le fou du tzar.

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    • Avatar de Patrice Patrice 27 septembre 2024 / 20:52

      Merci pour ton commentaire, Nathalie. Je pense pouvoir dire à l’avance que ce titre te plaira beaucoup.

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  6. Avatar de Fanja Fanja 28 septembre 2024 / 00:32

    Mais ce Jaan Kross semble absolument incontournable ! Déjà noté chez Sacha, mais ce billet en rajoute une couche. Me voilà véritablement curieuse de la plume et de l’univers de cet auteur !

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 octobre 2024 / 06:13

      C’est un incontournable, dirais-je ! J’ai hâte de continuer et de lire également sur ton blog une prochaine chronique sur Kadaré 🙂

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  7. Avatar de Sunalee Sunalee 28 septembre 2024 / 07:50

    Ces lectures de Jaan Kross ont éveillé ma curiosité. Je vous rejoindrai avec plaisir pour une lecture commune.

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 octobre 2024 / 06:13

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Je pense dans ce cas proposer une lecture commune en début d’année 2025 🙂

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  8. Avatar de luocine luocine 28 septembre 2024 / 18:55

    c’est un auteur que je ne connais pas et qui me donne vraiment envie . Une future découverte mais je ne sais pas quand

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 octobre 2024 / 06:14

      Je fais les paris que c’est un livre (ou un auteur en général) qui ne descendra pas en dessous de 4 coquillages !

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