Dos au monde – Elke Heidenreich

Auteure et critique littéraire, Elke Heidenreich est bien connue dans le milieu littéraire germanophone, mais également chez les lecteurs en herbe francophones qui peuvent choisir parmi plusieurs titres jeunesse, dont Nero Corleone ou Le chien de Noureev. Le choix est malheureusement bien restreint pour les adultes, avec un seul titre disponible en français – un recueil de nouvelles intitulé Dos au monde dont je vous parlerai aujourd’hui.

Le bonheur, poursuivit Jonathan, c’est le soleil sur la tapisserie d’une chambre d’hôtel.

Les sept nouvelles regroupées dans ce recueil ont un point commun : celui de mettre en avant des personnages ayant une vingtaine d’années en 1968. On les retrouve dans des situations différentes des années plus tard, chaque nouvelle ayant son propre univers et sa propre tonalité.

Dans Les plus belles années, une quadragénaire entreprend son premier voyage avec sa mère pour laquelle elle n’a jamais été comme il faut, ce qui voulait dire en général qu’elle tenait trop de son père. Le lecteur n’a pas à craindre de devoir passer les 35 pages à écouter les jérémiades de la mère, l’histoire prenant tous les méandres, allant de l’histoire honteuse de certains membres de la famille aux situations loufoques en Italie en passant par les secrets de la mère… Une excellente nouvelle, parfaitement menée du début jusqu’à la fin.

« Dans ma famille, tout était tragique, dans la sienne, tout était chaotique, disait-elle alors, et le sujet était clos une fois qu’elle avait ajouté : Toi, tu tiens de la sienne. »

Noces d’argent, c’est à cette occasion qu’un couple a réuni ses amis de longue date autour de la table. Dès la première page, on est averti du bilan de la soirée ; en effet on arrivera « à deux séparations et à l’annonce que l’un d’entre eux allait peut-être bientôt mourir« . Littéralement parlant, cette nouvelle a eu sur moi un effet de baume – je venais alors d’abandonner un livre (billet à suivre) où les échanges à table sonnaient très faux et le fait de s’asseoir à la table de Ben et Alma où la parole a coulé tout naturellement était un énorme soulagement !

Si vous étiez émus lorsque Roger Federer a mis fin à sa carrière l’année dernière, vous comprendrez alors l’état d’esprit des clients habituels d’un bar en entendant Boris Becker déclarer « Il était temps d’arrêter« . Les protagonistes dans Les jours où Boris Becker s’en est allé ne sont même pas sportifs, loin de là, mais cette annonce leur fait un sacré effet… Qu’est-ce que j’ai aimé ce groupe complètement en décalage avec l’Allemagne de 1999 ! Dans ce petit bar décoré d’un néon « Abolissez tout », où les échanges sont francs entre ceux qui s’enchaînaient autrefois en manifestant contre les dictatures, Schmitt distribuant des tournées, et avec le millénium qui toque à la porte, tout le monde doit se mettre à l’évidence : on est vieux.

– Le réveillon de l’an 2000, a dit Tayfun, sera un soir comme tous les autres et nous n’en prenons aucunement acte, tiens-le-toi pour dit ! Le 31 décembre, je veux boire ma bière tranquille comme tous les autres soirs, et si jamais quelqu’un prononce le mot millénium, ne serait-ce qu’une seule fois je démolis la baraque.

– Tu ne feras pas ça, a dit Schmitt nonchalamment, parce que, sinon, ils te renverront à Ankara.

– Millénium, a soupiré Wenzel, rien que de l’entendre. Encore une de ces dates propices aux questions ultimes – d’où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous, les animaux ont-ils une âme, les plantes ont-elles des sentiments. Vous ne voulez pas plutôt qu’on fiche le camp pour le réveillon, pour ne pas avoir à entendre tout ça ?

Franziska, de la nouvelle Dos au monde, est sûre d’une chose : pas question de se marier sans expériences sexuelles. On est pourtant en 1962 et on attend d’elle qu’elle se préserve pour son futur mariage. Si les hommes peuvent avoir des expériences, pourquoi pas les femmes ? C’est ce que se dit Franziska et elle part déterminée pour Munich, pas seulement pour y faire des études, mais pour se trouver un homme capable.

Mais cela devrait se faire avec quelqu’un de capable, pas avec l’un de ces lycéens pâlots qui venaient la chercher pour danser et qui trébuchaient tout seuls. Elle était restée presque deux ans avec l’un d’eux, un fils d’officier, maladroit et vraiment adorable, et ils avaient même failli passer ensemble une nuit d’amour, la première pour tous les deux. Mais le jeune homme lui avait écrit une longue lettre de quatorze pages, dans laquelle il expliquait qu’il n’osait pas, qu’il avait peur de faire des choses de travers, et qu’il préférait passer sa première nuit avec une femme d’expérience.

Dans ses nouvelles, Elke Heidenreich réussit à capter les moments où l’on se rend compte du temps déjà passé, des occasions manquées ou du décalage entre ce qu’on était et ce qu’on est devenu. Très bien écrites et traduites, les histoires parcourent des univers variés, sur fond de Forever Young de Bob Dylan et bien arrosés, avec des situations souvent humoristiques qui, bien que plutôt mordantes, finissent par nous rendre un brin mélancolique.

Le temps ne guérit pas toutes les blessures. Le temps est la blessure.

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Dos au monde, de Elke Heidenreich. Traduit de l’allemand par Isabelle Liber. Actes Sud, 2004, 200 pages.

Ma 3ème participation aux Bonnes nouvelles (édition 2025) de Je lis, je blogue.

5 réflexions sur “Dos au monde – Elke Heidenreich

  1. Avatar de luocine luocine 29 janvier 2025 / 12:45

    cette année je n’ai pas encore retenu un auteur allemand alors que d’habitude j’en ai toujours plusieurs en réserve , je ne sais pas pourquoi

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  2. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 29 janvier 2025 / 12:51

    Je suis partante pour une petite séance de mélancolie, surtout avec Dylan en fond musical

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  3. Avatar de Sacha Sacha 30 janvier 2025 / 07:46

    Évidemment tentée, cela fait une belle idée pour les Feuilles !

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  4. Avatar de aifelle aifelle 1 février 2025 / 07:14

    J’ai eu 21 ans en 1968 alors je suis la bonne cible pour ces nouvelles .. même si c’est vu d’Allemagne.

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