
Traduit récemment en français, le livre de l’historienne germano-britannique Katja Hoyer, Au-delà du mur, a pour ambition de montrer l’histoire de la RDA au-delà de quelques événements clés ou faits bien connus, comme la construction et la chute du Mur, l’omniprésence de la STASI, ou encore les répressions de 1953. L’ouvrage, accueilli très favorablement dans le monde anglo-saxon, a fait l’objet de critiques fortes outre-Rhin, renforçant dès lors ma curiosité de le découvrir !
Il est temps de prendre la République démocratique allemande pour ce qu’elle est – un pan de l’histoire du pays, au-delà du Mur.
Dans son Histoire de la RDA, Katja Hoyer nous offre une analyse très documentée et vivante sur près de 400 pages, qui débute dès 1918, donc bien avant la création de la RDA. Cela nous permet de comprendre le vécu de ceux qui participèrent à la création de la République Démocratique Allemande (en première ligne Pieck et Ulbricht, les deux seuls rescapés parmi les 9 Allemands membres du bureau politique du KPD réfugiés en URSS). Ceux qui ont rejoint volontairement la Russie ou fui Hitler ont souvent payé de leur vie cet exil. Cette mise en perspective est très utile. On mettra également à l’actif du livre les histoires et témoignages d’acteurs de cette RDA qui débutent chaque partie : cela rend le récit très vivant et le personnalise.
Si l’ouvrage traite évidemment des points sombres les plus connus de la RDA (les purges dans le Parti, la montée en puissance de la STASI, les déplacements de population, la construction du Mur en réponse à l’émigration massive de 3 millions de ses citoyens depuis sa création), il nous fait prendre conscience que ce petit Etat, en comparaison de la RFA, a eu fort à faire pour s’implanter : peu riche en ressources naturelles (mise à part la lignite dont il deviendra premier producteur mondial, pour un coût environnemental terrible), il vit un tiers de sa base industrielle être déplacé en URSS pour indemniser les coûts de guerre, et sa production régulièrement pillée par le grand frère soviétique. Ce dernier, d’ailleurs, a longtemps été rêtif à la création d’un Etat est-allemand, Staline préférant une réunification de l’Allemagne sous un statut neutre.
Si la RDA a pu être une prison pour une partie de sa population, Katja Hoyer soutient la thèse selon laquelle la plus grande partie de la population s’accommodait (voire était fière) de construire ce nouvel Etat après plusieurs décennies d’histoire allemande troublées. Les dirigeants ont d’ailleurs essayé de « lâcher la bride » sur les biens de consommation, de construire de nombreux logements subventionnés (« En Allemagne fédérale, une famille de quatre personnes consacrait au loyer environ 21% de ses revenus nets alors qu’à l’Est, pour un même foyer, ce taux était seulement de 4,4%. »), et d’avoir une offre de loisirs pour occuper le temps libre, notamment pour faire « digérer » les périodes difficiles, comme celle de la construction du Mur.
Elle montre également que le pays a toujours été à la recherche d’un modèle économique viable, d’investissements (que l’URSS n’était pas capable de fournir) ; j’ai d’ailleurs trouvé incroyable qu’une partie des fonds du pays provenait du rachat de prisonniers politiques par la RFA. Les efforts de rapprochement entre la RFA et la RDA – d’ailleurs mal vus par Moscou – ont été réels, notamment dans les années 80, et constituent une partie intéressante du livre.
Certes, j’aurais également deux petites réserves quant à ce livre : la première concerne les témoignages, -reflètent-ils l’état d’esprit de la population ? – la seconde a trait à l’absence d’indicateurs macro-économiques, qui auraient pu positionner la RDA par rapport à la RFA, ne serait-ce que sur un point majeur expliquant son déclin : l’endettement et l’incapacité de faire face aux besoins croissants de sa population.
La liste des griefs était longue, comme le souligne le rapport : logement, délais d’attente pour les biens et services, pénurie de pièces détachées dans l’agriculture et l’industrie, mauvais état des routes et des trottoirs, de l’éclairage public, pénurie de produits de consommation, augmentation des prix et, sur un plan plus général, un mépris des « promesses électorales » des années précédentes.
Hormis cela, c’est une lecture passionnante qui complémente très bien livre de Steffen Mau, Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est. Venant « de l’Ouest », j’ai longtemps considéré que la réunification était une correction de l’Histoire et qu’il s’agissait d’une « remise à niveau » de l’Est ; un raccourci erroné qui fait fi des réalités de cette société de la RDA, de ses réussites également, qui auraient mérité mieux qu’un trait de stylo sur ce passé.
Au cours de ses quarante années d’existence, la République démocratique avait construit un cadre sociétal, économique et politique entièrement différent de celui de l’Allemagne fédérale. Pourtant, le ministre de l’Intérieur ouest-allemand, Wolfgang Schäuble, qui conduisait les négociations pour le traité d’unification, déclara que le changement devrait venir uniquement de la RDA : « Il ne s’agit pas de l’unification de deux Etats égaux », insista-t-il. « Il y a une constitution, et il y a une République fédérale d’Allemagne. Partons du principe que vous avez été exclus des deux pendant quarante ans. Aujourd’hui, vous avez le droit d’en être. » La direction à prendre dans ces négociations n’était pas matière à débat, il s’agissait uniquement de savoir à quel rythme les mesures pouvaient et devaient être appliquées.
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Au-delà du mur. Histoire de la RDA, de Katja Hoyer, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Martine Devillers-Argouac’h. Passés composés, 2025, 432 pages.
j’ai repéré ce livre sur les réseaux et blogs et il me fait très envie, j’aime l’histoire et ce livre me fait penser au film Good Bye Lenine
je crois que grâce à toi je vais me laisser tenter
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Merci pour ton commentaire. J’ai pensé également au film en le lisant. Pour moi, c’est un livre qui permet de remettre en perspective ce que fut la RDA au-delà d’un régime fermé et qui surveillait ses citoyens. N’hésite pas à le lire, je suis sûr qu’il t’intéressera.
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Encore un essai intéressant comme on en voit beaucoup sur ce blog. Je dois comme tout le monde faire des choix dans mes lectures (par manque de temps et pour venir à bout de ma PAL) mais j’aime lire vos commentaires sur ce type d’ouvrages. La mise en scène du livre sur votre photo est très esthétique. Encore un élément qui donne envie de le lire.
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C’est très gentil à toi. Il est vrai qu’on lit de plus en plus d’essais qu’on partage toujours avec plaisir sur ce blog. Je dois dire que c’est comme souvent Eva qui a déniché ce livre et eut l’idée de la photo (en plus de la réalisation concrète) avec une petite Trabant qu’a reçu notre fils en cadeau.
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Merci Patrice pour cette recommandation très intéressante que tu nous partages si bien par le biais de ton article. Je comprends ton intérêt.
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C’est très gentil de ta part. C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à ce qui touche l’Allemagne et notamment la RDA, ça a été un plaisir de partager ce billet !
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J’adore cette thématique, je comprends le point de vue de l’autrice pour avoir déjà discuté avec des habitants de l’ex-RDA.
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Je suis tout à fait d’accord avec toi, c’est une thématique passionnante. Et il faut en effet écouter les habitants de l’ex RDA et éviter de tomber dans le piège de juger sans comprendre qu’ils ont vécu un demi-siècle d’expériences très différentes de celles de l’Ouest.
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Ca a l’air dense, malgré les petites « lacunes » que tu soulignes. Je suis très intéressée, en tous cas…
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Dense, oui et non. C’est riche d’informations, mais le format avec des débuts de chapitres qui se réfèrent à des personnes concrètes facilitent grandement la lecture. Au final, ça se lit très bien.
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Merci, Patrice, pour ce livre qui a l’air passionnant. L’absorption de l’ex-Rda par la Rfa, dans une certaine indifférence de la réalité historique, culturelle et à l’expérience de ce qui avait été la Rda reste, me semble-t-il, une ligne de fragilité jusqu’à aujourd’hui, (le fameux retour du refoulé…). Je note ce titre, qui a l’air passionnant.
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Merci pour ton commentaire et cette réflexion qui rejoint celle qu’on peut trouver dans l’excellent livre de Steffen Mau, Lütten Klein, Vivre en Allemagne de l’Est. Il y a une négation de la valeur de l’expérience vécue, ce qui est très négatif mais pas seulement : un bouleversement du tissu socio-économique, une fragilisation des parcours de vie, et d’autres facteurs qui jouent un rôle dans les votes d’aujourd’hui en RDA, comme l’exil vers l’Ouest et la surreprésentation à l’Est d’une population masculine peu formée.
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pour moi aussi cette lecture me semble indispensable , tu as le chic de trouver des livres qui éclairent d’un œil nouveau des faits que l’on croit connaître.
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Tout le mérite revient à Eva qui sait dénicher de véritables perles :-). J’en suis le premier bénéficiaire !
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Des explications sur cet ex-pays que j’ai envie de lire. Merci pour le conseil.
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Avec plaisir, c’est une lecture dont tu ressortiras enrichie à ne pas doute.
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