Piste noire – Antonio Manzini

Cela fait quelques mois que Rocco Schiavone est muté dans la vallée d’Aoste. Un paradis pour les touristes, s’adonnant, selon saison, aux randonnées ou aux sports d’hiver, mais une épreuve pour Rocco, nostalgique de Rome, son terrain de jeu. Quand, de plus, on signale un cadavre sur la Piste noire, il est plus que jamais contrarié !

Rocco Schiavone avait une échelle très personnelle pour évaluer les emmerdements que la vie lui apportait chaque jour. L’échelle commençait au niveau six, c’est-à-dire tout ce qui concernait les tâches domestiques. Les courses, les plombier, le loyer. Au septième on trouvait les centres commerciaux, la banque, la poste, les laboratoires d’analyse, les médecins en général et les dentistes en particulier, les dîners avec les collègues ou la famille, qui Dieu merci s’en restait à Rome. Au niveau huit venait en premier chef prendre la parole en public, puis les démarches administratives au bureau, le théâtre, les rapports aux préfets et aux magistrats. Au neuf, le tabac fermé, les bars sans glaces Algida, rencontrer quelqu’un qui lui tenait la jambe, et surtout les planques avec des agents qui ne se lavaient pas. Enfin, il y avait le dernier degré de l’échelle. Le nec plus ultra, la mère de tous les emmerdements : une affaire qu’on lui mettait sur le dos.

Le sous-préfet Schavione a un caractère compliqué, ce qui représente un problème pour ceux qui le côtoient, mais se révèle être une aubaine pour le lecteur. Rocco s’enflamme facilement que ce soit pour un corps féminin ou quand quelque chose l’énerve. Justement, suite à l’appel du brigadier Deruta, il doit se rendre à Champoluc où on avait trouvé un cadavre, « un bel emmerdement niveau dix. Peut-être même avec félicitations du jury ». Rocco ne transige pas sur ses exigences et se met en route dans sa tenue vestimentaire romaine habituelle, les chaussures Clarks incluses. Ainsi, les pieds mouillés et les mains gelées, il découvre avec stupéfaction qu’il y a des personnes qui habitent à 1500 mètres d’altitude.

Quand le véhicule déposa Schiavone et Pierron au pied de la télécabine, la foule de curieux avait diminué à la faveur du froid et de la neige. Seuls les Anglais résistaient, compacts, et chantaient à tue-tête You’ll Never Walk Alone. Le sous-préfet les regarda. Rougeauds, les yeux mi-clos à cause de la bière.

Il vit rouge.

Il se rappelait encore le 30 mai 1984. Conti et Graziani qui envoyaient le ballon n’importe comment sur les gradins et Liverpool qui remportait sa quatrième Coupe des clubs champions.

«Pierron, dis-leur d’arrêter! cria-t-il. Il y a un cadavre là-haut, un peu de respect, bordel !»

Pierron alla parler aux Anglais. Lesquels s’excusèrent poliment, lui serrèrent la main et se turent.

Rocco se sentit mal. D’abord parce qu’il était en rogne et qu’une belle engueulade lui aurait permis de se défouler un peu. Ensuite parce que Pierron parlait anglais. Schiavone, lui, savait à peine dire Imagine All the People, phrase inutile tant en Italie qu’en terre d’Albion.

Ici, sous la neige, se trouve le corps de Leone Miccichè, fraichement écrasé par une dameuse. Que faisait-il sur la piste noire ? Qui l’a tué et pourquoi ? Et si la mafia de Sicile, d’où est originaire Leone, était impliquée ? Rocco, grognon, soupe au lait, utilise des méthodes pas toujours orthodoxes pour démêler le tout, ne se gênant pas pour faire des commentaires sans diplomatie ou s’amusant à classer les gens dans son bestiaire imaginaire.

Classifier Alfonso Lorisaz dans son bestiaire mental fut d’une simplicité désarmante pour le sous-préfet. C’était un Rodentia sciuromorpha castor, un castor. Des incisives saillantes, des yeux dissimulés par une paire de petites lunettes rondes à monture dorée, de petites mains qui semblaient palmées, chauve mais avec une touffe de poils qui pointait entre les boutons de sa chemise. On aurait cru qu’il venait d’achever la construction d’un barrage et qu’il reniflait l’air nerveusement pour détecter un danger imminent. Il se leva d’un bond dès que Rocco entra dans son bureau. Il mesurait moins d’un mètre soixante-dix.

Avec Piste noire, Antonio Manzini, acteur, scénariste et réalisateur italien, donne le départ d’une série d’enquêtes de Rocco Schiavone. Outre l’enquête propre à chaque tome de la série, il prépare le terrain pour que l’histoire prenne d’autres directions, liées au passé du sous-préfet ou à ses activités pas toujours réglo. Je me réjouis de découvrir la suite !

X Achetez ce livre chez votre libraire

X ou empruntez-le dans votre bibliothèque

lisez autre chose

Piste noire, de Antonio Manzini. Traduit de l’italien par Samuel Sfez. Folio, 2016, 304 pages

Ma troisième participation à Un hiver polar chez Alexandra; je coche la case « chalet ».

Une réflexion sur “Piste noire – Antonio Manzini

  1. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 2 janvier 2026 / 20:46

    L’extrait donne le ton et ton billet y fait bel écho. Ce premier tome de la série a l’air tout à fait réjouissant. Merci pour cette proposition.

    J’aime

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.