
Dans Nager sa vie, l’écrivain, poète et essayiste anglais Al Alvarez invite ses lecteurs à Hampstead Heath, une oasis de verdure permettant aux londoniens de fuir l’agitation urbaine. Nul besoin toutefois de bonnes chaussures, ni d’une canne pour la marche, puisqu’il y sera question de nage !
Al Alvarez, un homme actif qui, au cours de sa vie, s’adonnait avec enthousiasme aux activités sportives plutôt risquées (comme l’escalade), a vu, en tant que septuagénaire, ses capacités physiques décliner, sa cheville mettant un arrêt aux efforts excessifs. Il décide alors de venir régulièrement à Hampstead Heath pour y nager et relate ses rendez-vous quotidiens dans un journal, encouragé pas son fils Adam. De ces contributions naitra Nager sa vie couvrant les années de 2002 à 2011 (les hivers inclus !).
L’observation indolente des oiseaux fait partie du plaisir, presque aussi importante que la morsure de l’eau froide: ils sont libres de voler, je suis libéré des misères de ma cheville.
The Hampstead Ponds représentent 3 étangs au nord de Londres, dont l’un est mixte (ouvert aux femmes et aux hommes). Al Alvarez a une préférence pour l’étang des hommes de Highgate pour des raisons pratiques. Avec sa belle plume, il relate ce qu’il ressent et ce qu’il y voit, ainsi que ses rencontres et réflexions. A chaque fois, il s’arrête devant l’affiche pour contrôler et commenter la température de l’eau du jour et plonge ensuite dans l’eau de l’étang en ayant pour seule compagnie celle des oiseaux. Avec son sens aigu d’observation, il les décrit, ainsi que la flore, se sentant en parfaite symbiose.
Les petits bobos semblent empirer à un rythme indécent. Ma cheville bousillée me houspille telle une mégère acariâtre ; il m’a fallu dix minutes pour monter les quelques centaines de mètres depuis les Kosovars jusqu’à l’étang et j’étais épuisé en arrivant. Une fois dans l’eau, je suis sans douleur, souple et fort. L’atmosphère de camaraderie virile après la baignade est ravigotante. Little Dave a un nouveau vélo pliable ingénieux qu’il ouvre et referme avec grande fierté; un certain Stewart nous bassine avec l’opéra de Garsington ; quelqu’un d’autre évoque la nage en hiver — pour ou contre? Chris parle de voitures et des moyens de traverser la Manche pour pas cher. Tous des anciens athlètes, qui se voient toujours dans le coup, essaient d’accepter le vieillissement, refusent de se plaindre. Conversation tranquille, badine, pudique, triste.
Ses textes offrent néanmoins bien plus qu’un simple journal sur la nature ou la nage. En écrivant, l’auteur fait part de sa frustration causée par les douleurs. Progressivement, il lui devient de plus en plus difficile de marcher depuis la voiture, mais l’eau et sa fraîcheur lui offrent un sentiment très libérateur l’encourageant à venir encore et encore. Oscillant entre humour, mélancolie et passages descriptifs, ses propos sont francs ; lui, le « vieux schnock avec une cheville défaillante », choisit de ne pas encore s’avouer vaincu. Autour des étangs se forme naturellement une sympathique communauté très hétérogène, dont des maitres-nageurs, des Kosovars, un producteur radio ou alors un ancien boxeur. Un véritable microcosme que j’ai pris plaisir à côtoyer sur plusieurs semaines, puisqu’il s’agit d’une lecture qu’on picore (un clin d’oeil à l’ornithologie !), quelques pages par ci par là. Tandis que Al Alvarez prenait exemple sur un autre nageur, de 10 ans son ainé, c’est alors l’écrivain lui-même qui nous inspire, par son humanité, son ouverture d’esprit et sa résilience.
Je me réveille perclus de douİeurs, lessivé, ronchon, détestant mon corps décrépit, ma tête embrouillée et ma cheville douloureuse et instable, mais je sais que l’eau froide va me remettre d’aplomb pour me faire tenir un jour de plus – enfin, au moins pour un temps. La matinée est sombre, la circulation dense et il pleuviote. Les premières éclaircies arrivent pendant que je me change. Au moment où je plonge, il tombe des cordes et, allez savoir pourquoi, ça me réconforte. La pluie aplatit l’eau pendant que je nage, puis m’arrose délicatement le visage quand je reviens sur le dos. Ce matin, la jetée est envahie de mouettes et une demi-douzaine d’entre elles sont aussi perchées le long du plongeoir. On dirait qu’elles tiennent une assemblée de village. Elles me dévisagent froidement à mon approche, avant de décoller de mauvaise grâce. Une fois que je suis rhabillé, la pluie a cessé. Je suis seul sur les lieux ce matin, mais je croise Percy en retournant à ma voiture. Il a un anorak bleu vif, l’œil pétillant, le visage rougeaud et le pas léger. Il n’a pas l’air d’un octogénaire qui vient de marcher près de dix kilomètres. Qu’il soit un exemple pour moi.
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Nager sa vie, de Al Alvarez, traduit de l’anglais par Anatole Pons-Reumaux. Editions Métailié, 2025, 272 pages.