Ladislav Mňačko – La mort s’appelle Engelchen

Pour moi, la Slovaquie ne devait pas manquer à notre sélection de ce mois-ci. Ce n’était pas facile de trouver un titre (soit le livre n’a pas été traduit soit il est épuisé), mais mon choix s’est finalement porté sur un auteur slovaque très connu, Ladislav Mňačko. Dans son livre autobiographique, La mort s’appelle Engelchen, l’auteur raconte la vie des partisans et nous remémore un des événements tragiques de la Seconde Guerre Mondiale.

Ladislav Mňačko (1919-1994) était un écrivain et journaliste slovaque. Si, après la guerre, il a soutenu l’idée du communisme, il en est finalement devenu un critique acerbe. Ses œuvres ont d’ailleurs été censurées et il a vécu plus de 20 ans en exil. Parmi ses livres les plus connus, on compte La septième nuit (un essai politique où l’histoire se déroule pendant la dernière semaine du mois d’août 1968) ou alors Le goût du pouvoir (sur le pouvoir d’un régime totalitaire).

La mort s’appelle Engelchen est un roman où l’auteur évoque ses expériences de guerre. En effet, le jeune Ladislav Mňačko s’est joint à un groupe de partisans qui a été très actif en Moravie (l’est de la République tchèque), à la frontière slovaque. Leur activité consistait avant tout dans des sabotages de tous les genres (destruction de voies ferrées, de liaisons téléphoniques…) ou des attaques directes contre les Nazis qui traversaient la région en question.

Il n’y avait que quelques fils d’ouvriers parmi nous, la plupart étaient d’origine paysanne, ils venaient des hameaux, des villages proches ou lointains, et en plus de Fred, il y avait encore deux étudiants. Nombreux étaient ceux qui avaient rejoint le détachement en quête d’aventure, ils étaient attirés par les armes, cette éternelle sécurité de l’homme.

Le narrateur (l’auteur) n’est pas appelé par son vrai prénom ; parmi les partisans on lui donne le nom Volodia. En tant qu’intellectuel, il a une place un peu spéciale dans le groupe : on se confie ou se réfère à lui dès que des idées trottent dans la tête de l’un ou l’autre. Il questionne les nouveaux-venus pour dépister les éventuels traîtres, sert d’interprète et de traducteur de l’allemand. Il assure également les liaisons et le transfert de différents messages.

Ainsi allait la vie, chez nous. Après des jours de repos, deux journées d’efforts, deux journées pleines de danger, de marches pénibles, de combats, et puis la retraite, la fuite – et la peur.

Les partisans, commandés par Nicolaï, ont vécu plus de six mois dans un petit village appelé Plostina. Les montagnards les ont approvisionnés avec de la nourriture ou des médicaments, risquant ainsi quotidiennement leur vie. Un jour, deux hommes veulent se joindre au groupe mais Volodia se rend rapidement compte pendant l’interrogatoire que leurs réponses ne sont pas tout à fait conformes. Tout le monde reste méfiant mais on décide finalement de les garder tout en les surveillant. Décision fatale qui aura des conséquences tragiques : une action punitive de la part du régime Nazi, le 19 avril 1945. 24 hommes furent brûlés vifs, 3 personnes exécutées et 1 personne torturée à mort lors d’un interrogatoire. Les partisans, qui n’étaient pas présents au village ce jour-là, sont ensuite traqués par un commando spécial, dans les forêts, avec l’aide de chiens…

J’ajoute ici que le commandant de cette unité spéciale qui a massacré ce village, Werner Tutter, a été condamné après la guerre, mais la police secrète tchèque n’a pas eu honte de l’engager en tant qu’agent et de le placer en Allemagne de l’Ouest où il a vécu paisiblement jusqu’à 1983 (son passé fut apparemment révélé en 1962). Et la propagande communiste ne s’est pas gênée en truquant les faits historiques et en attribuant le commandement des partisans à l’Armée Rouge…

La mort s’appelle Engelchen est un hommage à tous ceux qui ont su tenir tête au régime Nazi, un roman très patriotique qui n’hésite pas à accuser l’inactivité des officiers tchèques, mais l’auteur y fait part aussi de son sentiment de culpabilité. En effet, Mňačko a vécu toute sa vie avec le remord de ne pas avoir su protéger les habitants de Plostina, de les avoir abandonnés.

Que me reste-t-il encore dans la vie ? Vivre en une recherche perpétuelle de la culpabilité, m’accuser sans fin, vivre avec un sentiment de honte, craindre de regarder les gens en face, entendre derrière moi moqueries et réprobation – lui aussi il y était, il était à Plostina… Peut-être y a-t-il des gens qui peuvent résister à cela, il est des natures qui savent réprimer en elles les pensées torturantes. Moi, je ne peux pas. Jusqu’à la mort, je sentirai l’odeur de la fumée de Plostina, les mille-pattes incandescents des poutres achevant de se consumer resteront toujours devant mes yeux.

C’est un livre triste, certes, mais nécessaire, mettant en valeur des gens simples qui n’ont pas hésité à risquer leur vie pour la patrie. Un hommage, un monument à leur mémoire.

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La mort s’appelle Engelchen de Ladislav Mňačko, traduit du slovaque par Yvette Joye. Artia, 1964, 333 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

13 réflexions sur “Ladislav Mňačko – La mort s’appelle Engelchen

  1. Goran 25 mars 2018 / 18:47

    Ouaou et bien bravo ! Comment as-tu trouvé cet écrivain ? Car mes recherches (nombreuses) n’ont rien donné…

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    • Eva 26 mars 2018 / 20:05

      Oui, pas facile à trouver ! Je l’ai en tchèque et puis j’ai trouvé la version française sur internet, d’occasion. Je ne comprends pas pourquoi ces livres ne sont pas réédités.

      Aimé par 1 personne

      • Goran 27 mars 2018 / 07:27

        Il y a malheureusement beaucoup de livres oubliés et jamais réédités…

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  2. Ingannmic 26 mars 2018 / 11:53

    Merci pour cette idée de lecture ! En effet, pas facile de mettre la main sur des auteurs slovaques. Le seul que j’ai lu est Milo Urban (Le fouet vivant) qui est un très bon titre aussi…

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    • Eva 26 mars 2018 / 20:08

      Tu as raison ! Patrice a lu et chroniqué Urban, il a beaucoup aimé cette lecture. Je trouve que les auteurs tchèques et slovaques sont davantage traduits en allemand. Les versions françaises datent souvent des années 60, et n’ont pas été rééditées depuis.

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  3. Passage à l'Est! 26 mars 2018 / 12:34

    Décidément, la seconde guerre mondiale et son cortège d’horreurs est très présente dans ce Mois de l’Europe de l’Est… Je ne connaissais pas du tout, mais cela parait très très intéressant. Cela me rappelle un peu La belle de Joza (mon tout premier livre sur le blog), sur les partisans tchèques et les représailles, mais en beaucoup plus poétique. Côté slovaque, j’aurais mentionné comme Ingannmic Le fouet vivant, qui m’intrigue beaucoup mais que je n’ai pas encore lu.

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    • Eva 26 mars 2018 / 20:14

      On s’est fait la même remarque avec Patrice récemment. Beaucoup de livres qui sont traduits en français parlent de la deuxième guerre mondiale. Dommage que le choix ne soit pas plus varié. Mais j’ai quand même trouvé un livre qui sort complètement du lot ! (à voir dans quelques jours 🙂
      Je suis ravie que Legatova, une auteure tchèque, soit le premier livre sur ton blog ! Je suis curieuse de lire ton billet, car je doute un peu de la traduction française.
      Patrice a lu et chroniqué Le fouet vivant, il a beaucoup apprécié ce livre.

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      • Passage à l'Est! 26 mars 2018 / 21:26

        Je serai curieuse de voir le billet sur le livre qui sort du lot! Quant aux « livres de cette région qui ne parlent pas de la deuxieme guerre mondiale », cela pourrait faire l’objet d’une autre série/défi, n’est-ce pas?

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  4. Claudine Frey 27 mars 2018 / 15:43

    En tout cas votre mois de la littérature me fait découvrir beaucoup de nouveaux auteurs et de nationalités que l’on n’a pas trop l’occasion de connaître. Impossible de les lire tous en un mois, mais je note bien tous les titres et je sais que j’y reviendrai. Là, c’est un auteur estonien que je viens de terminer Andrus Kivirâhk (très original) : mon billet d’ici la fin du mois.

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  5. luocine 28 mars 2018 / 07:55

    encore un auteur inconnu pour moi, je découvre que l’on ne connaît pas assez la littérature venant de ces pays là

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  6. Karine:) 9 avril 2018 / 00:04

    Je n’a ipas trouvé de lecture slovaque pour le défi… mais je note celui-là! J’ai pris beaucoup de notes pendant ce défi, en fait. Ça donne envie de découvrir autre chose.

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