Pawel Huelle – Mercedes-Benz

HuelleC’est en Pologne que nous emmène aujourd’hui notre série consacrée à l’Europe Centrale et Orientale. Ecrit dans les années 2000 par Pawel Huelle, Mercedes-Benz (sous-titré « Sur des lettres à Hrabal ») est un roman dans lequel le narrateur écrit une lettre posthume à l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. Il y raconte ses leçons de conduite avec la jolie monitrice Mademoiselle Ciwle, l’histoire de sa famille, et tout en digressions, nous dépeint l’histoire de son pays au 20ème siècle. Une découverte pour le moins originale et séduisante !

Pawel Huelle est un auteur polonais contemporain. Né en 1957, originaire de Gdansk (qui sert d’ailleurs de toile de fond à ses romans), ayant travaillé pour le syndicat Solidarnosc, il a connu un véritable succès littéraire grâce à son roman David Weiser, publié à la fin des années 80. J’en profite pour vous signaler qu’un billet est disponible sur ce livre sur le site de Passage à l’Est, un blog remarquable écrit par une française résidant en Hongrie, et que je consulte régulièrement pour trouver des idées de lecture et de cadeaux. N’hésitez donc pas à aller y faire un tour si vous ne le connaissez pas.

Mercedes-Benz est un livre déconcertant par son style, consistant en de phrases très longues, entrecoupées par une ponctuation abondante, et une narration faite de détours. Un style qui m’a fait hésiter à choisir ce livre, mais il m’a suffit de quelques pages pour m’immerger dans l’univers de l’auteur grâce à une construction très bien maîtrisée. Pour illustrer mon propos, je vous retranscris la première page (et donc une partie de la première phrase !). Eva m’a fait la remarque que cet extrait ne l’inciterait pas à lire ; si vous pensez la même chose, sachez qu’il faudrait en lire beaucoup plus pour se mettre dans l’ambiance :

Mily pane Bohušku, a tak zase život udĕlal mimořádnou smyčku, Cher monsieur Bohumil, et voilà que la vie, de nouveau, décrit une boucle insensée, car lorsque je me remémore ma première soirée de mai où, effrayé et terriblement tendu, je me suis assis pour la première fois au volant de la petite fiat de mademoiselle Ciwle, la seule monitrice de la maison Corrado – nous garantissons le permis aux tarifs les plus bas de la ville- , la seule femme dans le cercle de ces mâles sûrs d’eux-mêmes : ex-pilotes de rallye et as du volant ; donc, lorsque j’ai bouclé ma ceinture et réglé le rétroviseur selon ses instructions afin de démarrer, un instant plus tard, en première, dans la rue étroite, pour m’arrêter aussitôt, au bout de quarante mètres, au carrefour où seul un étroit filet d’air, tel un invisible couloir aérien, conduisait entre les tramways et le vacarme diffus des camions quelque part de l’autre côté de l’enfer du centre-ville, lorsque je me suis mis en route, donc, pour mon premier voyage automobile, sentant, comme d’habitude, que tout cela n’a pas le moindre sens car cela vient trop tard et hors de saison, lorsque, donc, au beau milieu de ce carrefour (…)

Pourquoi avoir intitulé ce roman « Mercedes Benz » ? Tout simplement parce que les voitures, et en premier lieu une Mercedes Benz 170 verte, y jouent un rôle important. C’est ce que nous apprend le narrateur pendant ses leçons de conduite ; il y raconte des événements de la vie familiale comme la collision de la Citroën de sa grand-mère avec un train, ou encore une chasse au renard d’un type particulier, pendant laquelle le grand-père, à bord de sa Mercedes, poursuivait les montgolfières ! On passe du cours de conduite à la bière de Bohême, avant d’aborder le service militaire… et tout cela de façon naturelle.

J’étais happé par le récit et ces anecdotes humoristiques, habilement racontées, qui nous en feraient presque oublier l’arrière-plan historique présent au détour d’une phrase, mais ô combien menaçant pour la famille. La guerre, le communisme, mais aussi l’avènement de la société libérale et de ses excès ; l’histoire de la Pologne au siècle dernier jalonne le livre. Et le vécu de Mademoiselle Ciwle, comme celui de l’auteur, en est porteur.

Enfin, n’oublions pas le bel hommage rendu à Bohumil Hrabal, dont la disparition en février 1997, est le prétexte à cette lettre :

(…) et moi je songeais, cher monsieur Bohumil, que le meilleur prix pour un écrivain, peut-être, la plus admirable récompense c’est justement que dans une ville inconnue de lui, à mille kilomètres au nord de Prague, dans la rue principale qui s’est appelée autrefois Hauptallee et qui a porté ensuite le nom d’Hindenbourg et celui d’Adolf Hitler et ensuite de Rokossowki et qui s’appelle maintenant rue de Grunwald, des types d’un âge moyen se lancent des passages de ses livres, se querellent pour chaque virgule et se traitent d’idiots quand l’un d’entre eux commet une erreur capitale, confondant, disons, Bambini di Praga avec Vends maison où je ne veux plus vivre, je le dis donc à haute voix, je dis que vous auriez sans doute été content d’un prix comme celui-là, et alors une vraie tempête se déchaîna parce que, instantanément, on rappela que c’est vous qui auriez dû recevoir le prix Nobel et pas Jaroslav Seifert (…)

160 pages à savourer ! Je vous conseille donc de :

X l’acheter chez votre libraire ou bouquiniste

X l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Mercedes-Benz – Sur des lettres à Hrabal, de Pawel Huelle, traduit du polonais par Jean-Yves Erhel. Gallimard, 2004, 168 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

 

8 réflexions sur “Pawel Huelle – Mercedes-Benz

  1. Goran 24 mars 2018 / 08:52

    Encore une très belle découverte me semble-t-il…

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  2. Passage à l'Est! 26 mars 2018 / 12:37

    J’avais vraiment aimé Qui était David Weiser (merci pour le clin d’oeil d’ailleurs), je vois que dans Mercedes-Benz Huelle a poussé encore plus loin son approche très fragmentée à l’écriture – à tenter donc. J’aime bien cette collection « Du monde entier », on y trouve beaucoup de livres intéressants et inattendus.

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    • Patrice 27 mars 2018 / 19:59

      Oui, très jolie collection et pour moi, rencontre réussie avec l’univers de Pawel Huelle.

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  3. Claudine Frey 27 mars 2018 / 15:28

    Avant de passer à Pawel Huelle il faudra que je me réconcilie avec Bohumil Hrabal ! J’ en ai commencé un mais je suis un peu hermétique à ce genre d’humour. Il me faut faire un effort.
    claudialucia

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    • Patrice 27 mars 2018 / 20:27

      Pour être honnête, j’avais essayé Hrabal par deux fois ; Une trop bruyante solitude, le plus connu peut-être, et récemment La chevelure sacrifiée (un peu moins aimé), mais qui a donné naissance à un joli film. Parmi ses romans adaptés au cinéma « Les trains étroitement surveillés » est à voir (Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1968)

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