Antoine Marès – Edvard Beneš

BenesJe vous avais présenté le 28 octobre dernier une très intéressante Histoire des Tchèques et des Slovaques rédigée par Antoine Marès, spécialiste de cette région d’Europe ; restons si vous le voulez bien avec le même auteur pour découvrir aujourd’hui une biographie dédiée à celui qui fut l’une des figures majeures de la politique tchécoslovaque (mais aussi européenne) de la première moitié du XXème siècle, Edvard Beneš – Un drame entre Hitler et Staline. Le destin extraordinaire d’un fils de paysans, cadet d’une famille de 10 enfants, qui deviendra « ministre des Affaires étrangères pendant dix-sept ans, président de la République à deux reprises », et qui sera au milieu de trois événements majeurs du siècle : la dislocation de l’Autriche-Hongrie, la Seconde Guerre Mondiale, puis la césure du continent en deux blocs.

Né en 1884, ascète, très curieux, autonome, apprenant sans cesse, obsédé par la gestion de son temps, Edvard Beneš est issu d’une famille de paysans qui s’est enrichie à force de travail. Il étudie à Prague et à Paris. Lorsque la guerre éclate, il mène depuis Paris une activité de liaison clandestine avec son pays et d’activité politique, notamment en lien avec Tomáš Garrigue Masaryk, le futur président de Tchécoslovaquie. Secrétaire général du Conseil national tchécoslovaque en février 1916 qu’il transforme progressivement en gouvernement provisoire (juin 1918), il prouve tous ses talents de propagande et de diplomatie :

Pour résoudre un problème, Beneš écrit un mémoire dans lequel il expose l’intérêt de ses interlocuteurs à abonder dans son sens. Puis il adresse le document au plus grand nombre de journalistes et de diplomates susceptibles d’influencer la décision. Ces rapports très structurés reproduisent les mêmes arguments au fil des mois, sous des formes différentes, enrichis par les dernières informations sur les Pays Tchèques. S’ils n’apportent pas de conception nouvelle par rapport aux grands axes tracés par Masaryk, ils les complètent, avec une souplesse tactique incontestable.

En cela, il sera l’un des grands architectes de la création de la Tchécoslovaquie, qui est présentée comme un futur Etat stable, pont entre l’Est et l’Ouest, capable de se substituer à l’Autriche. Une activité qu’il continuera après la déclaration d’indépendance de la Tchécoslovaquie durant les discussions du Congrès de Versailles. Les pays Européens n’étant pas trop au fait des réalités d’Europe Centrale, Beneš se démène pour placer ses pions. Rentré en Bohême, il devient Ministre des Affaires Etrangères, adoptant un trépied : création de la Petite Entente avec la Yougoslavie et la Roumanie, politique d’alliance forte avec la France, adhésion à la SDN. Une construction qui vacillera progressivement et montrera ses limites dans les années 30.

Antoine Marès met clairement en évidence dans son livre les défauts et les erreurs commises par Beneš. Il est trop optimiste, sous-estime les volontés d’annexion d’Hitler, et comptera trop sur la France durant la période qui débouchera sur les Accords de Munich. Mais que faire ?

Le président tchécoslovaque est également convaincu – il l’a affirmé pendant toute la crise de 1938 et ne cessera de le répéter après le 30 septembre – que l’agression hitlérienne n’est que l’étape d’une expansion qui s’achèvera forcément par une guerre générale. Dans ces conditions, la Tchécoslovaquie doit-elle payer un prix exorbitant pour les autres ? Jouent aussi la réflexion de « sauvegarde biologique » et le complexe de vulnérabilité des 7,5 millions de Tchèques face aux 67 millions d’Allemands. A quoi servirait un sacrifice prématuré et aboutirait un tel baroud d’honneur ? Dans la décision de Beneš, l’homme de la SDN, le fait qu’il ne pouvait endosser seul la responsabilité de la guerre, comme l’annonçait la propagande de Goebbels, a eu également sa place.

Exilé en Angleterre durant la guerre, fournissant beaucoup d’efforts pour fédérer la résistance et faire reconnaître le gouvernement par les Alliés, ce qui altérera sa santé déjà fragile, Beneš reste profondément marqué par la trahison française de Munich de 1938 et se rapprochera de l’URSS qui lui promet un rétablissement intégral de la Tchécoslovaquie et l’expulsion de la minorité allemande. Cette dernière prendra d’ailleurs forme à la fin de la guerre. Les détracteurs de Beneš lui reprocheront ces expulsions. Antoine Marès nous montre très bien que la position de Beneš était au départ de viser les responsables de Munich et les nazis, mais elle se durcit au fur et à mesure, sous la pression de la résistance intérieure :

Ces expulsions ont été particulièrement cruelles pour certaines catégories de citoyens : les juifs de retour des camps qui s’étaient déclarés allemands lors du recensement de 1930 et qui, par conséquent, risquaient d’être touchés par les mesures d’expropriation ou d’expulsion ; les Allemands qui n’avaient eu aucun sympathie particulière pour le national-socialisme sans pouvoir prouver qu’ils avaient été actifs dans la Résistance et même les antifascistes déclarés ont souvent été entraînés dans le maelström d’hostilité à l’égard des Allemands ; les membres des couples mixtes, qui en principe ont un droit d’option, ont été eux aussi souvent injustement touchés. En désespoir de cause, de nombreuses Tchèques exposent leur détresse à la « first lady » en lui demandant son aide pour sauver leurs couples dans des lettres pathétiques.

Au passage, si vous vous intéressez à ce thème, je vous conseille d’aller relire la chronique que j’avais consacrée au livre de R.M. Douglas, Les expulsés. Après un retour triomphal dans son pays, il doit composer avec les communistes, dont l’influence est forte. Rappelons par exemple que l’Armée Rouge a perdu 140.000 hommes dans les combats de libération de la Tchécoslovaquie. Victime d’une attaque cérébrale, alors qu’il aurait fallu de l’énergie pour faire face au nouveau péril, Beneš était certain d’avoir raison, négligeant l’intuition. Le coup de Prague de février 1948, qui voit la démission des ministres non communistes, et la prise du pouvoir par les communistes, marque la satellisation de la Tchécoslovaquie sur l’URSS. Beneš démissionne en juin 1948 et meurt peu après, en septembre. Le terrain est libre pour une transformation radicale sur pays… Voilà la conclusion qu’en tirera Antoine Marès.

Malgré des échecs traumatisants, il s’est construit sur ses succès initiaux et sa faculté à convaincre ses interlocuteurs. « Créateur » de la Tchécoslovaquie au berceau de laquelle il s’est trouvé, ce triomphe parisien lui a donné une confiance considérable en lui jusqu’en 1938. En 1945, il est persuadé qu’il a réussi son second pari en « effaçant Munich » et en rétablissant la Tchécoslovaquie. (…) Il n’a pas suffisamment considéré le nouveau paradigme de la Guerre froide naissante pour l’indépendance de son pays : de ce point de vue, ses adversaires anticommunistes peuvent légitimement l’accuser de s’être précipité dans la « gueule du loup » (…) Au-delà de ce qui pourrait passer pour un échec final, il faut retenir comme des héritages de la Première République – que Beneš a incarnée au même titre que Masaryk- le modèle démocratique tchécoslovaque, le rejet des extrémistes, l’explosion culturelle des années 1960 qui a renoué avec le passé de l’entre-deux-guerres et la non-violence qui a marqué la sortie hors du régime communiste. (…) Fondamentalement, sa tragédie réside dans le décalage entre un projet européen et les moyens d’un Etat de moins de 15 millions d’habitants. Il incarne surtout le drame des petits Etats d’Europe centrale face aux grandes puissances voisines.

C’est un livre très intéressant, objectif, qui met en perspective le destin d’un homme dans son siècle. Je vous conseille de :

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lire autre chose

Edvard Beneš – Un drame entre Staline et Hitler. Perrin, 2015. 506 pages.

5 réflexions sur “Antoine Marès – Edvard Beneš

  1. Eve-Yeshé 28 avril 2019 / 13:48

    superbe critique! je le note car je ne connaissais pas le sujet (je connais peu de choses sur l’histoire de la Tchécoslovaquie

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    • Patrice 29 avril 2019 / 13:24

      Merci ! Ce livre peut constituer une bonne introduction à l’histoire du pays, car il couvre finalement une bonne partie du siècle.

      Aimé par 1 personne

  2. laboucheaoreille 29 avril 2019 / 09:41

    J’ai honte mais je ne connaissais pas ce chef d’état tchécoslovaque. Votre article est passionnant, merci !

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    • Patrice 29 avril 2019 / 13:18

      Merci beaucoup pour le commentaire, il ne faut pas avoir honte :-). C’est un pays qui a une histoire vraiment passionnante, et parfois tragique comme l’a souvent montré le 20ème siècle.

      Aimé par 1 personne

      • laboucheaoreille 29 avril 2019 / 20:25

        Oui, et la littérature tchèque est également passionnante …

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