Jaroslav Rudiš – Winterbergs letzte Reise

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Winterberg est un vieil homme de 99 ans qui vient de subir des attaques cardiaques et se trouve à l’article de la mort. Sa fille Silke appelle alors Monsieur Kraus, dont le travail consiste à accompagner les malades en fin de vie. En lui parlant dans son sommeil, le soignant réussit à le « réveiller »… Et c’est le début d’un périple qui finira par emmener les deux hommes dans un voyage à travers l’Europe Centrale. Histoire improbable? Peut-être… Mais quelle rencontre et quelle histoire que celle que nous offre Jaroslav Rudiš dans Winterbergs letzte Reise !

Jaroslav Rudis ne fait peut-être pas partie pour vous des écrivains les plus connus, aussi me semble-t-il intéressant de nous attarder quelque peu sur lui. Il est en quelque sorte un touche à tout de la scène culturelle tchèque : professeur, romancier, DJ (!), manageur d’un groupe de punk ou encore journaliste, il est un des écrivains contemporains tchèques à lire absolument. Nous avons la chance d’avoir déjà deux de ses romans traduits en français, « La fin des punks à Helsinki » ou plus récemment « Avenue Nationale« , parue chez Mirobole Editions et qui, selon la quatrième de couverture, « plonge le lecteur dans la tête d’un néoextrémiste ordinaire perdu dans une démocratie en quête d’identité et reflète les paradoxes des idéologies contemporaines ». Une adaptation cinématographique vient d’ailleurs de sortir en République Tchèque.

Le roman que je vous propose aujourd’hui, Winterbergs letzte Reise, est le plus récent de l’auteur mais aussi le premier qu’il publie directement en allemand. Il pourrait se traduire par « Le dernier voyage de Winterberg ». Lorsque s’ouvre le récit, les deux hommes visitent le lieu de la bataille de Sadova (Königgrätz en allemand), qui a opposé en 1866 l’armée prussienne à celle de l’Empire habsbourgeois. Pour Winterberg, cette bataille est le commencement de tout, c’est-à-dire de l’Histoire malheureuse qui accompagnera l’Europe Centrale au XXème siècle (« The beautiful landscape of battlefields, cemeteries and ruins », comme aidait à la décrire « L’Anglais », un personnage souvent cité par notre amoureux de l’histoire). Vous le constatez, Winterberg va beaucoup mieux et c’est sa fille qui convainc le soignant de rester avec son père. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que le vieil homme va obliger son accompagnateur de fin de vie à prendre le train avec lui pour des destinations qui ne se préciseront qu’au fur et à mesure.

On ne peut pas plus opposés que notre deux personnages principaux : Winterberg est un homme « hanté » par l’Histoire, il fait ce voyage avec son Baedeker, un guide de voyage alors édité en Autriche-Hongrie. Précision importante : c’est la version de 1913, la dernière avant la Grande Guerre ! Il subit régulièrement des « attaques historiques », soliloquant sur des épisodes historiques, ou récitant par coeur des passages du livre. Il reproche à son accompagnateur de ne rien comprendre à l’Histoire. Kraus, lui, est un Tchèque qui a émigré en Allemagne ; il aime la bière et pendant que Winterberg déclame et l’interpelle de temps en temps (« Où m’étais-je donc arrêté, cher Monsieur Kraus ? »), il pense à une femme ou à sa vie. Malgré le côté sombre de certains côtés de l’histoire, l’humour reste omniprésent, notamment lorsque le vieillard somme Kraus d' »arrêter de l’interrompre« , alors qu’il ne dit rien.

C’est quelque part une chronique d’un monde oublié que nous offre ici Rudis. Les deux hommes traversent par exemple la ville de Liberec, dans le nord de la Bohême (région de l’actuelle République Tchèque), où a grandi Winterberg avant la guerre. La ville comptait alors 70.000 Allemands avant que ceux ne furent expulsés après 1945. Petit à petit, l’histoire personnelle des deux hommes fait surface avec des blessures non cicatrisées : la première épouse de Winterberg s’appelait Lenka, elle était juive et avait dû quitter le pays pendant la guerre. Sa trace s’arrête à Sarajevo. On se doute que c’est l’objectif de cet ultime voyage de Winterberg… Kraus, lui, se remémore les conditions dans lesquelles il dut quitter la Tchécoslovaquie communiste en 1986. C’est peut-être précisément la petite critique que l’on pourrait faire au livre : on aurait souhaité un peu moins d’extraits du Baedeker, et un peu plus d’éléments sur la vie des deux protagonistes.

Au final, on s’attache beaucoup à ce livre tout comme à ses deux personnages principaux, et on est redevable à l’auteur de nous avoir offert ce beau voyage européen, pas seulement historique. Si vous ne lisez pas l’allemand, il reste à attendre ou à espérer qu’une traduction française sera bientôt disponible.  Je vous conseille donc de :

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Winterbergs letzte Reise, de Jaroslav Rudiš. Luchterhand Literaturverlag, 2019. 544 pages.

14 réflexions sur “Jaroslav Rudiš – Winterbergs letzte Reise

  1. Karine:) 12 janvier 2020 / 16:51

    Je vais tenter de voir si je trouve quelque chose de traduit de l’auteur… je n’en suis pas encore là dans mon allemand!

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:44

      Je comprends, et ce livre est un petit pavé de surcroît. J’ai été agréablement surpris que Rudis soit déjà traduit en français, ce n’est pas le cas en général de la littérature tchèque contemporaine, malheureusement.

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  2. Eve-Yeshé 12 janvier 2020 / 17:19

    je ne connaissais pas du tout l’auteur avant de lire ta chronique et j’ai vraiment envie de le lire en version française car je ne suis pas du tout germanophone 🙂

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:43

      Dans ce cas, je pense que Avenue Nationale serait un bon choix !

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  3. laboucheaoreille 12 janvier 2020 / 17:39

    Les aspects historiques de ce roman semblent très intéressants. Par contre je ne lis pas du tout l’allemand ni d’ailleurs le tchèque (encore moins).

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:43

      Espérons que la traduction française suivra bientôt 🙂

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  4. Goran 12 janvier 2020 / 18:03

    Je connais Jaroslav Rudiš à travers le film Alois Nebel…

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:42

      Merci, je ne savais pas du tout qu’il était l’auteur de la BD. Et très bonne idée de se plonger dans ce film !

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  5. Ingannmic 12 janvier 2020 / 18:21

    C’est pas gentil, de nous tenter avec un titre pas encore disponible en VF… Je note tout de même car j’avais bien aimé Avenue Nationale, dont j’avais trouvé l’écriture forte et singulière.

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:40

      Je viens de lire la chronique que tu as écrite sur Avenue Nationale à l’instant. Cela me tente bien aussi. J’espère sincèrement que ce titre sera bientôt disponible en français

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  6. Passage à l'Est! 13 janvier 2020 / 15:31

    Voilà qui parait bien intéressant, mais tu fais bien de me rappeler l’existence d’Avenue Nationale qui, je crois, m’intéresse encore plus!

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    • Patrice 14 janvier 2020 / 20:31

      Et ça l’est en effet ! J’ai pensé à toi en rédigeant ce billet, je me disais que c’est une lecture susceptible de t’intéressant étant donné tes intérêts et tes lectures allemandes du blog. Cet Avenue National sera sur ma liste du mois de l’Europe en 2021, je pense 🙂

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