Lydia Tchoukovskaïa – La plongée

Tchoukovskaïa (2)1949. Nina Sergueïevna est une traductrice qui se voit accorder un mois de repos à la campagne. Les années de guerre et la cohabitation dans un appartement communautaire ont fatigué Nina, mais au lieu de se reposer, celle-ci se fixe un objectif : écrire sur la disparition de son mari pendant les purges staliniennes. Au milieu de la forêt et des résidents de la maison de repos, dans une atmosphère lourde où les arrestations reprennent, « La plongée » dans le passé s’avère bien plus difficile qu’escomptée. Bienvenue dans l’univers de Lydia Tchoukovskaïa.

Née en 1907 et décédée en 1996, Lydia Tchoukovskaïa était lRésultat de recherche d'images pour "lydia tchoukovskaïa"a fille d’un écrivain pour enfant. Baignant dans le milieu littéraire russe, elle devint rédactrice. Elle subit, à l’instar de nombreux russes de l’époque, les soubresauts de l’Histoire, puisque son second mari sera arrêté et fusillé pendant les Grandes Purges de 1937. La plongée, tout comme son autre roman Sophia Pétrovna, trouveront leur genèse dans cet épisode. Défendant certains auteurs comme Pasternak, Soljénitsyne et Sakharaov, elle fut exclue de l’Union Sovétique en 1974. Rajoutons qu’elle fut surtout connue en France pour des entretiens publiées avec Anna Akhmatova.

La Plongée fait donc allusion à la disparition du mari de la narratrice durant les années 30. Dès les premières lignes, lorsque Nina arrive dans cette maison de repos retirée à proximité de la Finlande, on sent à quel point Lydia Tchoukovskaïa restitue très bien la marque indélébile laissée par ces événements sur Nina.

Je suivais le sentier, grisée par le passage rapide, le tournoiement des troncs sveltes, blancs et gris, et une tristesse me gagnait, comme toujours dans les instants de bonheur trop tangible… Car cela me serait ôté. Je devrais le rendre. Personne ne chercherait à me l’enlever, simplement quelque chose d’insaisissable passerait, que nous appelons le temps, un quatre ou un neuf ferait son apparition sur la page du calendrier, et sur son ordre, une voiture se rangerait devant le perron, je commencerais à faire ma valise, et le bois ne m’appartiendrait plus, son accès me serait interdit…

Et Nina n’est pas la seule. Au cours de ses promenades, elle se lit d’amitié avec Bilibine, écrivain lui-aussi, qui est passé par les camps et a dû travailler dans les mines. Les deux personnages se rapprochent et Bilibine apprend en fait Nina à déchiffrer ce que son mari a sans doute vécu. Voici ce qu’elle avait appris lors de ses visites à la prison :

Comme les dates s’étaient gravées dans ma mémoire ! Au guichet de la prison, le 5 janvier 1938, on m’avait répondu : « Il est parti ! – Où ? – Il vous écrira lui-même. » Et au Parquet, quarante huit heures plus tard : « Dix ans, sans droit de correspondance, avec confiscation des biens… A sa libération, il vous enverra une lettre. »

« Dix ans, sans droit de correspondance », lui explique Bilibine, cela voulait dire qu’il a été fusillé… Cette épreuve des camps ou de la guerre fut le lot de chacun des protagonistes pourtant situés dans une zone qui semble à l’écart. Les habitants sont ostracisés parce que la zone a été occupée par l’ennemi, la surveillante Lioudmila Pavlovna s’inquiète pour sa soeur emprisonnée, ou encore le poète yiddish Weksler, dont le fils unique fut tué pendant la guerre, est rattrapé par le climat délétère de cette année 1949. En effet, on commence à nouveau à accuser certaines personnes sans raison, pour « cosmopolitisme » dans cette fin de règne paranoïaque de Staline.

Une écriture concise, un récit variant subtilement entre propre introspection, descriptions de la nature environnante, et échanges avec les autres pensionnaires, et enfin une réflexion intéressante donnée sur le rôle de l’écrivain à travers Bilibine (la fin du livre représente en cela une surprise), voilà les points forts de La Plongée, qui est aussi un témoignage très réussi sur l’ambiance noire de ces années en Russie soviétique.

Un excellent livre que je vous conseille :

x d’acheter chez votre libraire

d’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

La plongée, de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par André Bloch, revu par Sophie Benech. Avant-propos de Sophie Benech. Le bruit du temps, 2015. 216 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran,

D’autres avis très positifs sur les blogs suivants : De Bloomsbury en passant par Court Green…, Lettres exprès.

 

25 réflexions sur “Lydia Tchoukovskaïa – La plongée

  1. lilly 29 mars 2020 / 13:06

    Celui-ci fait plus que me tenter, c’est pile le genre de livres que j’aime lire et je ne connais pas grand chose sur les grandes purges. A ma grande honte, j’ai abandonné « Une journée d’Ivan Denissovitch » à la moitié, je n’arrivais pas à rentrer dedans. Oulitskaïa évoque aussi les familles restées à l’arrière dans « L’échelle de Jacob », même si ici le mari a été exécuté.

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    • Patrice 29 mars 2020 / 19:54

      Oui, c’est un livre avec une ambiance très particulière, je suis sûr qu’il te plairait. Je n’ai encore jamais franchi le pas de lire Soljenytsine non plus. Il y a parfois des titres qui ne passent pas à un instant donné, mais qui attendent leur tour. C’est le cas pour moi avec Vassili Grossmann et « Vie et destin », que j’ai commencé deux fois sans succès. Mais je suis sûr que la troisième sera la bonne 🙂

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  2. Eve-Yeshé 29 mars 2020 / 13:45

    noté, je ne connais pas du tout l’auteur et les purges staliniennes m’intéressent beaucoup…
    J’ai lu très peu de romans, essais sur Staline et son époque contrairement à la période nazie, probablement parce qu’il me fait encore plus peur 🙂

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    • Patrice 29 mars 2020 / 19:56

      Les purges ne constituent pas l’ossature du roman, néanmoins. Si tu veux plonger dans l’histoire russe, mais de façon romanesque, je te conseille vivement le roman de Simon Sebag Montefiore, Sashenka.

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  3. laboucheaoreille 29 mars 2020 / 14:30

    Je suis très tentée par ce livre, et d’autant plus si l’autrice était proche d’Anna Akhmatova, une poète que j’admire énormément … Je vais donc le noter !

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    • Patrice 29 mars 2020 / 20:01

      Je m’en doutais :-). Je me souviens du plaisir que tu avais eu à partager le recueil « Requiem » d’Akhmatova l’an dernier, c’était une très belle suggestion de lecture !

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  4. Passage à l'Est! 29 mars 2020 / 14:36

    Je connaissais son roman Sofia Petrovna, mais pas celui-ci. Tu en fais un très beau compte-rendu. Par chance, il se trouve que ma bibliothèque préférée a deux livres de Lydia Tchoukovskaïa donc je sais ce que je vais pouvoir emprunter quand ce sera à nouveau possible…

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    • Patrice 29 mars 2020 / 20:02

      Merci beaucoup ! Et je m’étais d’ailleurs noté tout de suite Sofia Petrovna, quand j’avais fait des recherches sur l’auteur et ses ouvrages. Une future lecture en perspective !

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  5. Athalie 29 mars 2020 / 14:41

    Ton dernier paragraphe emporte mon adhésion, un croisement de thèmes qui a l’air assez dense.

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    • Patrice 29 mars 2020 / 20:03

      Merci ! Je vois que ce livre séduit :-).

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  6. Madame lit 29 mars 2020 / 22:25

    Une lecture profonde, tragique, comme c’est souvent le cas… Quels drames épouvantables peuplent les univers des écrivaines et des écrivains. La littérature, j’ose l’espérer, a su mettre un peu de paume sur tant de douleur… Merci de nous présenter de tels livres marqués par le côté sombre de l’Histoire.

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  7. Marilyne 30 mars 2020 / 14:14

    Bonjour, me revoilà, juste avant la fin de ce mois de l’Europe de l’Est, avec une lecture passionnante, un récit de voyage à la frontière de la Bulgarie :  » Lisière  » de Kapka Kassabova.
    Encore des lectures qui attendent, parfait pour l’année prochaine :). Pour l’heure, j’ai les billets publiés ici à lire ^-^

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    • Patrice 30 mars 2020 / 20:09

      Oui, je viens de lire ton billet, passionnant. Ca donne vraiment envie !

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  8. Marilyne 30 mars 2020 / 14:20

    Celui-ci, je vais me l’offrir. Et puis, c’est vrai, quand je lis le nom d’Anna Akhmatova… même si le récit n’est pas autour d’elle. Quand je lis Bilibine, je ne peux pas m’empêcher de penser à Ivan Bilibine, l’illustrateur, je suis très admirative de son travail.
    ( ett quand je lis Pasternak, je me dis qu’il faudrait vraiment que je me décide à le lire ! Grand projet … )

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    • Patrice 30 mars 2020 / 20:10

      C’est un joli cadeau, cela veut dire que tu sais prendre soin de toi :-). Pour Pasternak, en fait, si ça te dit, on pourrait faire une lecture commune de Docteur Jivago, car je n’ai moi aussi jamais franchi le pas !

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      • Marilyne 31 mars 2020 / 08:49

        Merci de ta proposition, elle est motivante ! J’ai repéré l’édition Quarto de Gallimard ( parce qu’il y a aussi le  » dossier Pasternak  » et quelques poésies, il me semble ) mais je ne l’ai pas encore. Et je suis plutôt lente. Alors, si tu peux être patient, avec plaisir.

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      • Patrice 31 mars 2020 / 21:17

        Oui, bien sûr, on a le temps :-). Ma liste est déjà bien remplie pour 2020 ! On se tient au courant

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