Kiran Millwood Hargrave – Les Graciées

Nous ne présentons que rarement des nouveautés, mais cet hiver on s’est quelque peu « lâché » en rentrant dans une librairie et fait l’acquisition avec plaisir de quelques titres brochés tout fraîchement sortis de l’imprimerie. L’un d’eux est le premier roman de Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées, dont je vais vous parler aujourd’hui. Un roman lumineux retraçant une histoire très sombre de notre humanité.

Madame Hargrave nous emmène en Norvège, à Vardø (dans le nord-est). Si vous regardez quelques photos sur internet, vous allez voir de charmantes maisons sous un ciel bleu et des suggestions pour y passer un petit séjour. Néanmoins, en tant que lecteur, on visite Vardø en plein hiver de 1617 et les images sont bien différentes. Ca sent le poisson et l’eau de mer. Il n’y a pas d’arbres, on s’enfonce dans la boue. Le village est dominé par une forteresse qu’on peut visiter de nos jours.

Le 24 décembre de cette année 1617, la commune a connu une catastrophe : 40 hommes (adultes et jeunes garçons) sont surpris par une tempête en pleine mer et se noient. Les femmes se retrouvent donc seules avec leurs enfants dans les conditions très rudes de l’époque. Même si on leur envoie quelques hommes plus tard pour leur donner un coup de main, les femmes elles-mêmes arrivent à redresser la barre petit à petit. Bien sûr, au XVII siècle, ce drame réveille l’imagination et des questions surgissent : était-ce un châtiment ?

Le pasteur les observe depuis son petit perron, délivre ses sermons sur les vertus de l’Eglise et de ses serviteurs avec une ferveur croissante. Et pourtant, Maren sent parmi les femmes un changement, un revirement. Quelque chose semble se tramer, quelque chose de sombre. De moins en moins intéressée par les paroles du pasteur, elle s’absorbe dans son travail : pêcher, couper du bois, préparer les champs. A l’église, son esprit dérive comme un bateau détaché. Son esprit est en mer, avec des rames à la main et des crampes dans les bras.

Dans le village isolé, les caractères se dévoilent assez vite. Des vipères bigotes, des âmes facilement influençables, des femmes fières qui portent la culotte (au sens propre et figuré) ou des femmes issues de la population indigène ayant recours aux pratiques païennes. Pas étonnant que le pasteur, envoyé en toute hâte pour les « maîtriser », s’éclipse dès que possible.

Néanmoins, le roi Christian IV resserre la vis. Les autorités finissent par envoyer Absalom Cornet, un délégué, qui doit sauver les âmes et veiller à ce que l’Eglise ne perde pas ses petits moutons. Commence alors une histoire sombre au centre duquel se retrouve Maren Magnusdatter, âgée alors de 20 ans.

La voix puissante de Toril s’élève derrière elles.

« Et qu’en est-il de ceux qui ne fréquentent pas l’église ? Doit-on vous donner leur nom ? « 

Le visage du délégué demeure tellement immobile que Maren se demande s’il a compris la question. Le pasteur semble faire la même supposition, car il se rapproche aussitôt pour lui murmurer quelque chose à l’oreille, mais le délégué le fusille d’un regard si sévère qu’il recule.

« Certains ici ne fréquentent pas l’église ? »

Maren remarque une auréole d’humidité sur le mur, à côté du crucifix.

« Ils ne sont pas nombreux, répond le pasteur. Quelques Lapons, ainsi qu’une vieille…

– C’en sera fini, répond le délégué en se retournant vers le fond de la salle, vers Toril. Donnez-moi leur nom.

Je ne suis pas étonnée que l’auteure se soit ainsi saisie du sujet (après avoir visité une exposition comme elle l’explique dans la note historique) de ces femmes devenues d’abord toutes veuves pour être poursuivies après. Comme je disais plus haut, c’est une histoire très sombre, mais aussi lumineuse grâce à certains personnages féminins et les amitiés qui naissent.

Et même si les procès se sont déroulés au XVIIème siècle, je n’ai pas pu m’empêcher à voire une parallèle avec (entre autres) les années 30 en Allemagne (comme j’en parle ICI) où une mauvaise remarque aurait suffit pour qu’une voisine que l’on n’apprécie pas soit emmenée…

Une excellente lecture. Un roman très visuel qui donne l’impression qu’on suit un film. Un roman sur la condition féminine en mémoire de ces femmes victimes.

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Les Graciées, de Kiran Millwood Hargrave. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sarah Tardy. Robert Laffont, 2020, 400 pages.

18 réflexions sur “Kiran Millwood Hargrave – Les Graciées

  1. luocine 20 décembre 2020 / 09:35

    Je retiens ce titre mais Je Le lirai dans des heures moins sombres . Noël 2020 est trop triste pour moi. Ce qui me rassure c’est qu’aucune femme ne sera brûlée vive pour sorcellerie pour avoir envoyé le Covid à nos dirigeants….

    Aimé par 1 personne

    • Eva 20 janvier 2021 / 09:29

      Le sujet est très sombre mais les femmes sont lumineuses…
      J’espère que la fin d’année a été paisible pour toi malgré les conditions difficiles et que l’année 2021 sera plus optimiste..

      J'aime

    • Eva 20 janvier 2021 / 09:30

      Connaissant tes goûts littéraires, ce livre pourrait vraiment te plaire 🙂

      J'aime

    • Eva 20 janvier 2021 / 09:31

      Très intéressante ! De beaux portraits de femmes (les hommes brillent un peu moins…)

      Aimé par 3 personnes

  2. dominiqueivredelivres 20 décembre 2020 / 17:33

    il fait partie de mes projets de lecture, on a tendance à oublier le poids de l’église dans les pays nordiques parce que traditionnellement on attribue cela à Rome mais ce poids était effrayant et pas mal de romans en parlent car ce fut douloureux

    Aimé par 1 personne

    • Eva 20 janvier 2021 / 09:35

      Exactement. J’espère que le livre te plaira. N’hésite pas à laisser ici le lien vers ton (futur) billet.

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  3. claudialucia ma librairie 28 décembre 2020 / 14:50

    Je l’ai lu avec d’autres romans qui parlent de l’emprise horrible de la religion dans les pays nordiques et du traitement infligé aux lapons obligés de se convertir par la force et soumis à toutes sortes de sévices.
    Pourquoi c’est « se lâcher » que d’acheter un bon livre nouvellement paru ? Il faut bien laisser leur chance aux auteurs contemporains.

    Aimé par 1 personne

    • Eva 20 janvier 2021 / 09:37

      Si tu as d’autres titres à me conseiller, n’hésite pas.

      Oui, tu as bien raison 🙂

      J'aime

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