Philippe Calleux – Les Discordances

Pierre Gerson est un homme comblé : riche négociant en grain, issu d’une famille bourgeoise parisienne d’origine juive, il est connu et reconnu par ses pairs mais également l’ami des ministres. Ancien combattant de la Première Guerre Mondiale, il reçoit la médaille d’Officier de la Légion d’Honneur en 1938, quand s’ouvre le récit. Néanmoins, il ne perçoit pas les dangers qui se rapprochent des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale… Dans Les discordances, son premier roman, Philippe Calleux donne la parole à Pierre Gerson sous forme d’un journal des années de guerre.

Pour écrire ce livre, Philippe Calleux s’est inspiré de sa propre histoire, notamment de la vie son grand-père. Egalement originaire d’une famille juive bourgeoise, l’auteur dut son salut au fait que ses parents le placèrent à 8 ans dans le village du Chambon-sur-Lignon, reconnu « Village des Justes » pour avoir sauvé de nombreux Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale.

Ce roman est rédigé sous forme de journal écrit directement par Pierre Gerson, dans lequel celui-ci consigne son vécu des années de guerre. C’est tout d’abord l’insouciance qui prévaut. Le narrateur ne peut croire qu’il pourrait être inquiété. Il pense tout d’abord que les Allemands ne s’en prendront qu’aux Juifs étrangers :

Comment abandonner ses amis, ses racines, sa culture et les mots de la langue française auxquels je suis tant attaché ? Peut-être les Allemands s’en prendraient-ils aux juifs étrangers, mais pas à nous. Non, pas à nous. Nous sommes faiblement juifs. (….) Nous sommes des Français parmi d’autres. Qui pourrait faire une différence ? Non, je ne veux pas quitter ma patrie, mon air, mon ciel.

Et pourtant, les signes montrant l’urgence d’une action se multiplient… Quand la loi de 1940 sur le statut des Juifs est promulgué, il écrit pour faire valoir ses faits d’armes et revendique d’en être exclu. Si la réponse négative et brève des autorités provoque un séisme chez Pierre Gerson, il ne se résout pas à quitter la France comme l’incite l’une de ses filles exilée aux Etats-Unis

Je suis saisi d’un froid glacial. J’ai l’impression que les murs se sont resserrés autour de moi. Je ne peux pas bouger. Je ne veux pas bouger. Mon ventre se contracte violemment. Le sol se dérobe sous mes pieds. Une sueur froide coule le long de mon dos et des gouttelettes perlent sur le haut de mon front. Le moment qui précède immédiatement la mort se passe comme cela, paraît-il : je revois des épisodes de ma vie défiler à toute vitesse. Je ne suis donc pas un Français comme les autres. Toutes les générations de Gerson qui se sont succédé au cours des siècles, tout leur attachement à la France, ne comptent pour rien. Toute la maîtrise de la langue observée depuis des générations, toute la rigueur financière pratiquée pour démentir les ignobles reproches de cupidité, tous le combats menés au sein de l’armée, une laïcité militante, tout cela n’existe pas.

Exilé en zone libre avec sa femme Nelly sur la côte d’Azur, où il croit avoir trouvé un lieu de vie calme et protégé et où il peut continuer partiellement sa vie mondaine malgré les restrictions (le rationnement – 25 g de viande par jour et 6 g de fromage – est bel et bien là), il voit le péril monter après la reddition de l’Italie, lorsque les Allemands occupent la région et se mettent à traquer les Juifs à partir de septembre 1943.

J’ai beaucoup apprécié ce livre pour plusieurs raisons : tout d’abord l’écriture juste, fine, qui décrit le quotidien de Pierre Gerson, de sa femme dans ce contexte de tension. Ensuite pour la valeur historique du livre : en plus de ce journal s’intercalent quelques pages, non commentées, qui font souvent froid dans le dos, mais illustrent parfaitement le contexte qui s’établit : il s’agit de la Nuit de Cristal de 1938, d’un extrait de « Je suis partout », le brûlot rédigé par Robert Brasillac ou encore des consignes données aux policiers pour effectuer la Rafle tristement célèbre du Vélodrome d’Hiver. Il permet de revisiter ces heures sombres de l’Histoire française, où nos concitoyens furent abandonnés en raison de leur origine.

La tension augmente au fil du récit, avec une question sous-jacente : Pierre Gerson prendra-t-il vraiment conscience du péril et réagira-t-il enfin ? Bien sûr, ce roman traite d’un épisode bien précis de notre Histoire nationale, mais il invite à dépasser celui-ci en nous questionnant sur la façon dont on pourrait réagir face à la montée des périls : penser que tout s’arrangera ou simplement ouvrir les yeux, penser l’impensable et agir en conséquence.

En conclusion, un très beau roman que je vous conseille donc :

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Les discordances, de Philippe Calleux. Frison-Roche Belles lettres, 2021, 205 pages.

15 réflexions sur “Philippe Calleux – Les Discordances

  1. Bibliofeel 11 avril 2021 / 08:51

    Ce sont des thèmes forts que j’ai également abordé dans « Suite française » d’Irène Nemirovsky et aussi dans son livre de nouvelles « Les vierges et autres récits ». Je note cet auteur que je ne connais pas pour tenter de comprendre ce déni, que je trouve présent plus souvent chez les puissants. Alain

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    • Patrice 19 avril 2021 / 04:19

      De mon côté, je note « Les vierges et autres récits » que je ne connaissais absolument pas. Merci pour commentaire, Alain.

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  2. Eve-Yeshé 11 avril 2021 / 13:49

    je le note illico, c’est une période de l’Histoire que j’affectionne particulièrement comme tu le sais 🙂

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    • Patrice 19 avril 2021 / 04:22

      Oui, et c’est une source intarissable de questionnement et de réflexion.

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  3. dominiqueivredelivres 11 avril 2021 / 15:51

    je veux depuis longtemps acquérir un livre sur le charbon sur lignon, un village tellement important pour beaucoup de familles juives mais aussi des gens comme Camus qui séjourné au Panelier tout à coté du charbon
    je retiens ce livre car c’est manifestement le genre de livre que j’aime merci à toi

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    • Patrice 19 avril 2021 / 04:24

      Merci à toi pour ce commentaire. Pour être tout à fait juste, on mentionne plusieurs fois Le Chambon sur Lignon, mais il faut se diriger vers un autre livre pour en apprendre beaucoup plus.

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  4. Tania 12 avril 2021 / 15:16

    Un sujet sur lequel tous les témoignages ont quelque chose à nous apprendre. Je note ce titre, merci pour les extraits significatifs.

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    • Patrice 19 avril 2021 / 04:25

      Exactement, on quitte ces lecture avec beaucoup de réflexions, de questionnements, et je ne regrette pas d’avoir lu ce livre.

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  5. laboucheaoreille 13 avril 2021 / 11:15

    Très intéressant ! C’est vrai qu’à chaque époque on peut retrouver ce phénomène de déni et de minimiser les événements les plus graves pour ne pas avoir à prendre des décisions désagréables. Je note ce livre !

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    • Patrice 19 avril 2021 / 04:26

      Oui, d’une certaine manière, c’est ce qui passe en ce moment avec le réchauffement climatique, peut-on dire.

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