Bertolt Brecht – Grand-peur et misère du IIIe Reich

Ecrit entre 1935 et 1938, Grand-peur et misère du IIIe Reich est une pièce de théâtre du dramaturge allemand Bertolt Brecht (1898 – 1956). Elle consiste en de courtes scènes se déroulant dans l’Allemagne nazie dans les années précédant la guerre et montrant la réalité du quotidien dans ce pays.

Au moment où Bertolt Brecht rédige Grand-peur et misère du IIIe Reich, il est exilé d’Allemagne. Marxiste, il figurait depuis longtemps sur une liste des artistes honnis par les nazis qui brûlèrent ses ouvrages en 1933 après avoir régulièrement interrompu les représentations de ses pièces. Il est déchu de la nationalité allemande en 1935.

Les scènes du livre sont assez courtes. Elles se déroulent sur plusieurs années, sur des lieux différents, et tous les personnages n’apparaissent que dans une seule scène. Ce faisant, Bertolt Brecht nous livre un panorama du quotidien du pays : on se retrouve tour à tour dans un tribunal, dans un hopital, dans un camp de concentration, dans une ferme, devant un magasin, dans des appartements… Des lieux de vie montrant à quel point la vie quotidienne est marquée par l’empreinte de l’idéologie nazie.

Dès lors, qu’est-ce que la SA va penser de votre verdict ? Je vous laisse imaginer le tableau. Quant à l’homme de la rue, il n’y comprendra rien : comment est-il possible que sous le Troisième Reich le droit donne satisfaction à un Juif contre la SA ?

Un sentiment de « chacun pour soi » a envahi la société, la peur s’est même immiscée à l’intérieur des familles comme le montre l’une des scènes les plus intenses émotionnellement, « Le Mouchard », où des parents en viennent à soupçonner leur jeune fils d’aller les dénoncer. Dans « L’heure du travailleur », c’est le speaker qui fait les réponses à la place des ouvriers qu’il est censé interroger, afin de s’assurer que la dialectique à l’oeuvre soit bien reprise (cela n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle à l’oeuvre dans l’URSS stalinienne). Dans « Secours populaire », une vieille femme reçoit un colis de la part de deux SA. Quand elle évoque que sa fille tient un livre de compte montrant le renchérissement du coût de l’alimentation, cette dernière est emmenée par les deux SA… Comme il est signalé dans l’introduction, Brecht « ne décrit pas les horreurs des camps, il nous montre ce qui y mène : l’étouffement – brutal ou doux – de toute parole, voire de toute pensée critique, et l’inquiétude de perdre la moindre portion de confort quotidien ».

Ce système de narration basé sur des faits du quotidien est très efficace : en l’espace de 2 à 3 pages le plus souvent, on saisit très bien le climat de l’époque. Les scènes se rapprochant de 1938 illustrent également l’économie de guerre dans laquelle l’Allemagne s’engage. Brecht a su faire preuve d’une grande clairvoyance.

Signalons en plus de la très bonne traduction l’intérêt des notes et de la postface du traducteur qui contribuent à éclairer un peu plus le contexte de l’époque, en allant du laisser-faire de l’Angleterre et de la France jusqu’au fonctionnement du système mis en place.

Le Blockwart, littéralement « gardien de pâté de maison », était un responsable du Parti nazi chargé de surveiller un pâté de maison ou une rue (il « gérait » entre 40 et 60 foyers), d’en dénoncer les réfractaires et d’y diffuser la propagande du régime.

Je suis très satisfait d’avoir pu découvrir cet auteur majeur de la littérature allemande et une oeuvre des plus intéressantes, qui plus est très accessible, sur le fonctionnement d’une société en cours d’asservissement.

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Grand-peur et misère du IIIe Reich, de Bertolt Brecht, traduit de l’allemand et annoté par Pierre Vesperini. L’Arche, 2014, 192 pages.

Lecture commune initiée par Lire et merveilles et Dans la bibliothèque de Cléanthe.

Lu dans le cadre des Feuilles allemandes

17 réflexions sur “Bertolt Brecht – Grand-peur et misère du IIIe Reich

    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 14:34

      Merci, Miriam. C’est la même chose pour moi. En fait, c’est la lecture commune qui m’a donné envie de découvrir Brecht et son théâtre. Et ce fut une heureuse rencontre !

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  1. Avatar de laboucheaoreille laboucheaoreille 28 novembre 2023 / 07:45

    Bonjour Patrice ! J’ai aimé les pièces de Brecht que j’ai lues (Mère courage et ses enfants par exemple) et ça me plairait de lire celle-ci sur le régime nazi. Merci de cette présentation ! Bonne journée

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 14:48

      Merci pour ton commentaire, Marie-Anne ! Je me note ce titre, je n’exclus pas de le relire pour les prochaines Feuilles allemandes ou à une autre occasion. Je dois dire qu’il y a tellement de choses intéressantes à lire en littérature de langue allemande que je ne sai par quoi commencer.

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  2. Avatar de luocine luocine 28 novembre 2023 / 11:03

    j’ai vu les pièces de Brecht et elles sont excellentes pour dénoncer le nazisme, mais hélas il n’a rien écrit pour dénoncer le communisme. Et son rôle en RDA est pour le moins gênant.

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 14:54

      Tu as tout à fait raison et en le lisant, ainsi que sa biographie, c’est la réflexion que je me suis faite également. Cela me fait penser aussi à Lion Feuchtwanger, que j’ai chroniqué également récemment sur ce blog, et qui a fait preuve d’une clairvoyance très précoce sur le nazisme. Pour autant, il soutenait la RDA et avait même rencontré Staline.

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  3. Avatar de Sacha Sacha 28 novembre 2023 / 16:27

    Je ne connaissais pas du tout ce titre, mais j’aime généralement beaucoup les pièces de Brecht et le sujet de celle-ci fait froid dans le dos mais ne fait que la rendre plus nécessaire.

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 15:02

      Oui, c’est une pièce très nécessaire pour montrer quelque chose qui est moins visible que les camps, la violence physique, mais a conduit à tout cela.

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  4. Avatar de Cath L kathel 28 novembre 2023 / 17:49

    Ce sont en quelque sorte des nouvelles théâtrales. J’ai eu ce livre (que j’ai lu il y a fort longtemps) dans mes étagères, peut-être s’y trouve-t-il encore… Ton billet m’incite à aller faire des recherches !

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 15:05

      Exactement ! N’hésite pas à faire des recherches, c’est le type de livres qu’on est heureux de garder dans sa bibliothèque, n’est-ce pas ?

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  5. Avatar de cleanthe cleanthe 29 novembre 2023 / 23:36

    J’ai bien aimé me replonger dans Brecht pour cette lecture commune. Je n’ai jamais lu celle que tu chroniques. Mais tu me donnes bien envie de m’y lancer.

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    • Avatar de Patrice Patrice 2 décembre 2023 / 15:08

      C’est une excellente idée d’avoir organisé cette lecture commune. J’avais ce texte dans mes étagères et cela m’a enfin donné le coup de pouce nécessaire à le lecture. Je ne le regrette pas !

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  6. Avatar de PatiVore PatiVore 2 décembre 2023 / 16:42

    Ouah, je note ! L’année dernière j’avais lue une autre pièce de Bertolt Brecht, merci pour ces Feuilles allemandes 🙂

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