Lukas Bärfuss – Cent jours, cent nuits

Ecrivain suisse contemporain majeur, Lukas Bärfuss nous convie dans son roman Cent jours, cent nuits, dans le Rwanda des années 90, où officie David Hohl, chargé de développement pour le compte de la Suisse. Comme l’indique le titre, il s’y trouvera alors que s’y commettra le génocide qui fera, en l’espace de cent jours, 800.000 victimes.

« Je brûlais du désir enfantin de consacrer ma vie à une cause plus grande que moi ». C’est rempli de ces idéaux que le jeune David Hohl s’apprête à partir pour une mission au Rwanda. A l’aéroport de Bruxelles, il rencontre une jeune femme d’environ 25 ans. Il la perd de vue mais, hanté par son visage, n’aura de cesse de la chercher dans le pays où il va. Elle s’appelle Agathe et sera présente tout au long du livre, et deviendra l’amante du narrateur au fil de ses pérégrinations.

Ce pays, le Rwanda, est alors un des grands bénéficiaires de l’aide au développement, notamment en raison du climat favorable qui caractérise :

Les organisations d’aide raffolaient de ce pays, on se marchait réciproquement sur les pieds, et il n’y avait, à la lettre, pas une seule colline sans projet de développement, pas une commune où l’école n’ait pas été réformée. Partout les femmes suivaient des cours dans les plannings familiaux, et on formait les maires dans des stages d’organisation et de développement. Pauvreté et arriération étaient telles qu’il n’y avait aucune limite aux idées (…).

L’année 90 voit l’arrivée de la guerre qui se muera en génocide quelques années plus tard, un génocide dont nous commémorons cette année le 30ème anniversaire. L’auteur évoque ainsi les Courts (Hutus) et les Longs (Tutsis), ces derniers ayant partiellement quitté le pays (certains rejoignant les rebelles ougandais) et faisant l’objet de discrimination dans leur pays, alors qu’ils avaient occupé le pouvoir plus tôt dans le siècle.

Depuis l’indépendance de 1962, ces derniers étaient exclus de l’école, de la politique, de la vie militaire – il ne leur restait que les rangs inférieurs de la société où les Courts leur fichaient la paix aussi longtemps qu’ils se tenaient tranquilles et qu’ils ne se rebellaient pas contre leur sort. Naturellement nous trouvions injuste l’oppression des Longs mais nous l’excusions car ce problème était une boîte de Pandore et celui qui voulait le résoudre au nom de l’égalité et de la fraternité risquait de provoquer des crimes sanglants. La sécurité était plus importante que la justice, en tout cas elle était sa condition – et naturellement aussi la condition de notre travail de développement.

Lukas Bärfuss décrit très bien la montée, la « séduction de la peur », qui enlève toute portée à des discours rationnels. Agathe, « européanisée », se métamorphose elle-aussi, se livrant à l’humiliation d’une Tutsi qui fait le ménage chez David. Ce dernier restera dans le pays, dans la villa où il réside, au moment du génocide, cotoyant ainsi les meurtriers, dont certains nous désarment par leur « normalité ».

En plus du traitement du génocide, le livre porte un regard critique sur l’aide au développement, qui va finalement au pouvoir, aux plus riches et pas à ceux qui en ont le plus besoin. Un collègue de David, Paul, perd toutes ses illusions et le sens de sa vie quand il s’en rend compte.

Sorti initialement en 2009, Cent jours, cent nuits a été réédité récemment par les éditions Zoé avec une postface inédite à l’occasion de la commémoration du génocide. C’est un très bon livre que je vous conseille :

X d’acheter chez votre libraire

X d’emprunter dans votre bibliothèque

de ne pas lire

Cent jours, cent nuits, de Lukas Bärfuss, traduit de l’allemand par Bernard Chartreux et Eberhard Spreng. ZOE poche, 2024, 304 pages.

Ma participation aux lectures thématiques Cent jours au Pays des mille collines organisées par Livr’Escapades.

12 réflexions sur “Lukas Bärfuss – Cent jours, cent nuits

  1. Avatar de keisha41 keisha41 15 juillet 2024 / 08:40

    Vu sous l’angle de l’aide au développement et ses questionnements, plus l’éditeur, là ça me dirait!!!

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 juillet 2024 / 05:19

      Oui, c’est un livre qui coche toutes les cases 🙂

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  2. Avatar de Sacha Sacha 15 juillet 2024 / 09:55

    Beau choix pour ce rendez-vous autour du génocide! Je le note tout de suite pour son angle assez différent de ce qu’on trouve habituellement sur le sujet et pour découvrir cet auteur que je veux lire depuis quelques temps déjà.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 juillet 2024 / 05:23

      Merci Sacha. C’est Eva qui m’a déniché ce livre pour être tout à fait franc, mais comme très souvent, elle a le don pour trouver les bons titres 🙂

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  3. Avatar de Livr'escapades Livr'escapades 15 juillet 2024 / 19:28

    J’ai un Master en études du développement et même si je ne travaille plus dans le domaine depuis plus de 15 ans, cette thématique continue de m’intéresser. C’est une belle proposition, avec un angle original et intéressant. Dans le premier livre que j’ai lu pour le rendez-vous autour du Rwandais -une enquête journalistique très intéressante s’intéressant au régime de Paul Kagame- la journaliste évoquait, sans entrer dans les details, le fait que le Rwanda a toujours été un grand bénéficiaire de l’aide au développement, avant mais encore plus après le génocide car les pays occidentaux tentaient naïvement de se racheter une conscience après avoir regardé et laissé faire au printemps 1994. Une thématique complexe et qui mérite réflexion. Un grand merci pour ta participation!

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 juillet 2024 / 05:33

      Merci beaucoup pour ton commentaire, Fabienne. J’ai trouvé cet aspect également très intéressant et cela incite à le creuser davantage. Je te suis reconnaissant d’avoir organisé ces lectures thématiques, cela m’a permis de m’immerger dans un pays, et globalement un continent que je connais peu, en plus de faire une très bonne lecture.

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  4. Avatar de luocine luocine 15 juillet 2024 / 19:52

    beau sujet et un regard que l’on n’a pas l’habitude de lire : les ONG suisse!

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 juillet 2024 / 05:33

      En effet, et c’est l’un des attraits du livre.

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  5. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 16 juillet 2024 / 08:19

    Une vision plus singulière comparée aux autres livres proposés pour ce challenge. C’est très intéressant.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 juillet 2024 / 05:34

      C’est l’avantage de ces challenges qui permettent de découvrir des livres de genres extrêmement différents en effet.

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