Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est – Steffen Mau

Plus de 30 ans après la réunification et alors que les récentes élections régionales ont vu une montée significative du parti d’extrême-droite AfD, la RDA continue d’être un sujet d’études important outre-Rhin. Dans son ouvrage Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est, traduit en 2021 en français, le sociologue Steffen Mau dresse un portrait de l’Allemagne de l’Est et montre avec talent les fractures à l’oeuvre dans cette société.

Le livre, qui a eu un grand écho à sa sortie en Allemagne, est structuré en deux parties : la première décrit la vie en RDA jusqu’à la chute du Mur (le « tournant », comme on dit en allemand), la seconde met en évidence toute la transition qui s’est effectuée depuis 1989. Steffen Mau est né lui-même en ex-RDA, à Rostock, dans le quartier de pré-fabriqués (« Plattenbau ») de Lütten Klein, qui lui sert donc de matériau de premier plan pour montrer l’évolution en cours. Outre une bibliographie détaillée, des études de terrain, il s’appuie également sur une trentaine d’entretiens.

De façon très accessible, Steffen Mau nous montre la réalité du quotidien à Lütten Klein et plus généralement en RDA qui était en fait une société extrêmement homogène, dans laquelle les différences sociales et culturelles étaient nivelées. 80% des gens se réclamaient de la classe ouvrière et les modes de vie étaient standardisés (jusqu’au logement, dont 2 millions d’entre eux étaient des pré-fabriqués construits dans les années 60-70). Malgré la dialectique internationaliste, c’est une société très peu habituée aux contacts avec l’étranger, très homogène, où les entreprises avaient un rôle social fort. Il est intéressant de noter que, face à une émigration de masse (3 millions de personnes quittèrent le pays de 1949 à 1961), un récit national prit corps, un « nationalisme allemand qui trouve à s’exprimer par une auto-affirmation bourrue, un isolement social et un haut degré d’homogénéité interne. »

Dans la seconde partie, l’auteur s’attache à décrire ce qui suivit la chute du Mur. Après l’euphorie, la frénésie de consommation, et malgré un rattrapage progressif qui s’opéra, des réalités dures se sont imposées à l’Est, que ce soit sur l’emploi (2/3 des personnes changent de travail entre 1989 et 1993, plus d’un million de personnes devant prendre leur retraite anticipée, un symbole fort quand on sait que l’intégration sociale se faisait par le travail salarié), sur la démographie (400.000 habitants en moins par an en 1989 et 1990, baisse du taux de fécondité), mais aussi sur l’absence de démocratie. En effet, il n’y eut aucun inventaire de ce qui marchait à l’Est : on appliqua le modèle de la RFA, sans impliquer la population. Une habitante parle même de « mode colonial ». Un pourcentage fort d’habitants se considèrent comme des citoyens de seconde classe. Le pouvoir et les élites venaient de l’Ouest.

Dans cette deuxième partie, sans l’excuser, Steffen Mau donne ainsi des clés de compréhension sur la situation actuelle (rejet des migrants, montée de l’extrême droite).

Au « tournant », la RDA était une société fermée, repliée sur elle-même, et n’était en aucun cas préparée à la mondialisation, à la diversité culturelle et à la venue d’importants groupes de migrants. (…) Les fractures de la sous-société est-allemande telles que décrites dans ce livre peuvent être vues comme constitutives de la propagation du ressentiment. Le caractère industriel de la partie est-allemande de la société, le sous-développement de la démocratie, le peu d’importance du statut social, les déficits de l’élite, la société civile incomplètement enracinée, les plans sociaux à grande échelle, sans oublier le déséquilibre démographique, peuvent être des facteurs importants. Les défis liés au changement et le sentiment de dévalorisation culturelle pèsent toutefois aussi lourd. (…) Ce sont les bouleversements sociaux dans le contexte du « tournant » et de la restructuration en Allemagne de l’Est qui ont poussé à ce que l’on se cramponne à ses acquis contre vents et marées. L’arrivée de migrants est désormais perçue par beaucoup comme une nouvelle menace pour une société qui retrouve tout juste un peu de calme. 

L’historien Nicolas Offenstadt, auteur de Le pays disparu – Sur les traces de la RDA (Folio Histoire), conclut son introduction par une phrase qui résume bien l’intérêt du livre et les leçons qu’on peut tirer de ce que vécut l’Est :

On a dit en introduction combien les questions qu’il traite demeurent brûlantes. Cette traduction française mérite un lectorat bien au-delà des amateurs d’Allemagne car les enjeux traités, de la violence sociale – exercée et vécue – à l’écrasement symbolique, en passant par les réactions de défense et le repli xénophobe, acquièrent une portée générale.

Alors que j’écris ces lignes, Eva vient de m’annoncer que le dernier livre de Steffen Mau « Ungleich vereint » (« Inégalitairement réunis. Pourquoi l’Est reste différent ») vient de recevoir le Bayerischer Buchpreis dans la catégorie essais. Espérons que ce nouvel opus soit également bientôt traduit en français ! En attendant, je vous invite à lire Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est en :

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Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est. Une société en transition, de Steffen Mau. Traduit de l’allemand par Christophe Luchese. Editions de la Maison des sciences de l’homme, 270 pages, 2021.

Ce livre a été lu dans le cadre des Feuilles allemandes et des lectures communes organisées par Ingannmic Sous les pavés les pages

13 réflexions sur “Lütten Klein : vivre en Allemagne de l’Est – Steffen Mau

  1. Avatar de luocine luocine 8 novembre 2024 / 14:38

    ce billet est vraiment passionnant alors j’imagine bien que le livre doit l’être aussi, merci de cette présentation

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 novembre 2024 / 20:58

      Merci à toi pour ce très gentil commentaire ! Je réponds par l’affirmative, c’est un livre qui est passionnant et qui apporte un réel éclairage pour comprendre ce qui se passe à l’Est. Je dirais que c’est une bonne suggestion de cadeau pour une soeur historienne 🙂

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 novembre 2024 / 20:59

      En effet, intéressant et vraiment accessible à un large lectorat.

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  2. Avatar de aifelle aifelle 9 novembre 2024 / 06:58

    J’ai déjà lu par-ci par là des articles sur le sujet mais pas aussi fouillés qu’un livre bien sûr. Celui-ci a l’air de bien faire le tour des problèmes.

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 novembre 2024 / 21:03

      Oui, et je te le conseille vivement, car il se lit très bien et offre un panorama très vivant de la vie en RDA et des changements qui s’y déroulèrent après la Chute du Mur.

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  3. Avatar de Sacha Sacha 10 novembre 2024 / 11:01

    Je savais que Les feuilles seraient fatales pour ma PAL 😆. J’ai souvent vu Steffen Mau cité et je comprends mieux pourquoi à la lecture de ton billet ! J’ai justement écouté un podcast allemand passionnant hier (en réalité un cours de sociologie diffusé sur Deutschlandfunk), il prolonge les réflexions sur ce sujet et pourrait donc t’intéresser : Aus der Dlf App | Hörsaal | Gleichberechtigung und Migration – Was Ost und West bis heute unterscheidet https://share.deutschlandradio.de/dlf-audiothek-audio-teilen.html?mdm:audio_id=dira_DRW_cf71cda8

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    • Avatar de Patrice Patrice 11 novembre 2024 / 21:15

      Merci pour ton commentaire, Sacha ! Oui et j’imagine que tu as dû voir aussi le dernier livre de Steffen Mau sur les étals des librairies lors de ton séjour à Berlin (à côté de ceux de Ilko-Sascha Kowalczuk et de Dirk Oschmann, des auteurs complémentaires pour compléter ta PAL :-)).

      Je note le podcast bien sûr, je viens de voir qu’il y a des sujets bien intéressants à découvrir !

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