Faire paysan – Blaise Hofmann

Peu après la publication par Sandrine, du blog Tête de lecture, d’un entretien avec la directrice de la maison d’édition Zoé à l’occasion du cinquantenaire de cette maison suisse, l’idée a émergé de faire une lecture commune pour faire connaître leur catalogue. J’ai profité de l’occasion pour lire Faire paysan, de Blaise Hofmann, un essai autour des paysans en Suisse rédigé par un écrivain issu du milieu agricole, et interpellé par le fait qu’un fossé d’incompréhension se creuse entre les agriculteurs et le reste de la société.

J’aimerais parvenir par ces pages à restituer les deux points de vue, chercher à les comprendre, et peut-être, qui sait, faciliter la réconciliation.

La genèse du livre est venu à l’auteur lors d’un épisode que connaissent bien les Suisses : la votation en 2021 sur l’interdiction complète des produits phytosanitaires dans l’agriculture suisse. Grâce à des rencontres avec des voisins agriculteurs, des amis, des connaissances, mais aussi des lectures d’ouvrages, Blaise Hofmann nous fait découvrir l’agriculture suisse, son évolution, les difficultés qu’elle rencontre, aussi bien au niveau économique qu’au niveau de sa place dans la société :

L’agriculture est le secteur le plus subventionné par la Confédération. En plaine, la moitié du revenu des paysans est dorénavant versée par l’Etat ; en montagne, cela peut représenter les trois quarts. Ils sont rémunérés pour un service public rendu. Ils rejoignent la catégorie sociale de ceux qu’ils sont raillés pendant un demi-siècle : les fonctionnaires. 

Même si la Suisse n’est pas dans l’Union Européenne, force est de reconnaître que nombre des difficultés auxquelles sont confrontés les paysans (terme qu’il préfère à celui d’agriculteur) sont étrangement semblables : disparition des exploitations agricoles (4 par jour), pression sur les marges, endettement, isolement social dû à la mécanisation des tâches, contraintes réglementaires, et sentiment de dépossession du métier. Etant moi-même originaire du monde agricole, j’ai été très intéressé par la description qui est faite de l’écosystème agricole suisse, et notamment le quasi-monopole de la grande distribution (Coop et Migros assurent 77% du commerce de biens alimentaires), alors que la FENACO (Fédération Nationale des Coopératives agricoles) regroupe la moitié des paysans.

Cette fédération possède en outre les semences UFA, les engrais Landor, les magasins Landi, les supérettes Volg, les boissons Ramseier, les stations-service Agrola et des dizaines d’autres entreprises. Le modèle économique de Fenaco est celui de l’ «intégration verticale». Les paysans achètent leurs habits de travail, leurs outils, leur matériel, leurs semences et leurs produits phytosanitaires auprès des antennes régionales Landi (Fenaco) ; ces deux dernières années, ils allaient aussi y chercher des banderoles gratuites incitant à voter NON aux initiatives contre les pesticides ou contre l’élevage intensif. Ils livrent ensuite leur récolte directement dans ces mêmes succursales Landi. Prenons l’exemple des pommes de terre : les tubercules sont ensuite transformés en frites surgelées dans l’usine neuchâteloise de Frigema (autre filiale de Fena), avant d’être transportés, avec le diesel Agrola (Fenaco), jusque dans l’un des 600 commerces Volg (Fenaco), pour être revendus aux consommateurs, qui sont parfois, comble d’ironie, les petits producteurs du tout début de la chaîne.

Rendu très humain par les rencontres faites par l’auteur, et crédible par le fait qu’il présente une vision nuancée de la réalité, rappelant à quel point la peur de manquer, les disettes, la pauvreté, marquaient le quotidien de la population il y a finalement peu de temps, l’essai écrit par Blaise Hofmann transpire l’amour de la terre et c’est ce point qui m’a le plus marqué.

C’est un fait, une partie de moi est restée un « gamin de ferme », et toutes celles et tous ceux qui ont connu cette enfance sauront de quoi je parle, n’auront pas besoin de descriptions pour sentir sur leur paume la rugosité de la langue d’un veau, humer la puanteur du carburant diesel et de la graisse noire qui ne part pas, l’odeur du maïs lors de l’ensilage, des moissons au plus chaud de l’été. 

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Faire paysan, de Blaise Hofmann. Zoé, 2023, 224 pages.

Un livre déjà chroniqué (et apprécié) par Aifelle.

Les autres livres des éditions Zoé récemment chroniqués sur ce blog : L’enfant hors champ de Sarah Elena Müller, La famille Ruck de Katja Schönherr, Cent jours, cent nuits de Lukas Barfuss, Trois âmes soeurs de Martina Clavadetscher.

20 réflexions sur “Faire paysan – Blaise Hofmann

  1. Avatar de Sandrine Sandrine 2 juin 2025 / 08:04

    Quelle surprise : parmi les nombreux titres du catalogue Zoé, nous avons choisi le même sans nous consulter !

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 19:55

      Oui, c’est vraiment un grand hasard ! Et je crois pouvoir dire que nous avons fait un bon choix tant ce livre est intéressant, complet et non manichéen.

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  2. Avatar de Kathel Kathel 2 juin 2025 / 08:59

    Un livre à retenir, je pense que les entretiens avec les paysans me plairaient plus que les parties économiques ou techniques.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 19:56

      Je dirais que l’ensemble « coule » naturellement et que les différents angles se complètent vraiment très bien.

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  3. Avatar de Ingannmic Ingannmic 2 juin 2025 / 11:50

    Un essai aussi touchant qu’intéressant, si je comprends bien. J’ignorais que le catalogue des éditions ZOE comptait de la non-fiction..

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 19:57

      Merci pour ton commentaire. Je pense que ce livre est l’un de seuls de la collection, mais il faut que je vérifie. En tout cas, je le conseille !

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  4. Avatar de Sacha Sacha 2 juin 2025 / 12:15

    J’ai vu récemment un petit reportage sur des agriculteurs suisses de montagne qui galèrent et qui font appel à des bénévoles pour tenir le coup. Ce métier est un vrai sacerdoce !

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:00

      Tu as raison, on est loin d’une vision simplement bucolique. Je me souviens avoir vu des agriculteurs faucher l’herbe avec des petites faucheuses sur les terres pentues ce ces régions et je me suis dit, à les voir, qu’il fallait une sacrée résistance physique. Un vrai sacerdose en effet.

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  5. Avatar de Caro/Choup Choup 2 juin 2025 / 12:20

    Je trouve vraiment dramatique la situation de ceux qui produisent de quoi nous nourrir. Longue périphrase pour dire leur importance vitale! Je note ce titre. Il est vraiment dommageable de voir à quel point les discours sont devenus simplistes. Des deux côtés. Surtout, l’emprise des « gros » (qu’il s’agisse de multinationales ou de coopératives comme celle décrite dans la citation) est dramatique et au détriment des paysans ET des consommateurs.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:02

      Merci pour ton commentaire. Il faut rajouter à l’équation le consommateur pour être honnête : celui qui veut de la nourriture bon marché, prête à utiliser, pousse le système agricole dans une direction assurément. C’est ce que Blaise Hofmann souligne également.

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      • Avatar de Caro/Choup Choup 10 juin 2025 / 10:59

        Absolument, on oublie souvent que le porte-monnaie est autant que le bulletin un moyen de faire de la politique (pour parler un peu pompeusement).

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  6. Avatar de je lis je blogue je lis je blogue 2 juin 2025 / 17:27

    Je reviens de chez Sandrine, qui a choisi le même ouvrage que toi. Comme pour elle, je ne suis pas surprise de ce choix (mais pour des raisons différentes). Je sais que tu apprécie les essais. Du coup vos avis sont plutôt complémentaires.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:03

      Oui, merci ! C’est un livre qui a eu un vrai succès et cela se comprend.

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  7. Avatar de keisha41 keisha41 2 juin 2025 / 18:38

    inutile de dire que j’ai fort envie de le lire. J’ai eu un autre choix, un peu ce que j’ai eu sous la main, mais ce rendez vous va donner des idées.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:12

      J’ai lu ton billet et ta relative déception par rapport à Antonia. Ce titre de Blaise Hofmann et plus largement le catalogue des éditions Zoé ont de quoi te le faire oublier rapidement.

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  8. Avatar de aifelle aifelle 3 juin 2025 / 06:12

    J’ai beaucoup apprécié cette lecture en effet et le point de vue de l’auteur qui a un peu un pied dans chaque camp (urbain-rural). Les choses sont dites sans être manicheennes.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:12

      Oui, tu le mets très bien en évidence dans ton billet ; je te rejoins tout à fait.

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  9. Avatar de luocine luocine 3 juin 2025 / 18:30

    Un livre qui visiblement est très important à lire aujourd’hui , le monde paysan est un monde rude mais pour l’avoir connu il y a plus de 20 ans en Bretagne, les paysans de l’époque ne respectaient pas du tout la nature, cela était ressenti comme un luxe de citadins qui ne se fatiguaient pas autant qu’eux à l’ouvrage, il est vrai terriblement dur.

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    • Avatar de Patrice Patrice 8 juin 2025 / 20:15

      Je me souviens, j’étais à l’époque en Bretagne, et on sentait bien le fossé qui se creusait entre agriculteurs et reste de la population. On est passé en quelques décennies d’un monde paysan majoritaire à minoritaire ; il y a de moins en moins de gens en lien avec le monde rural aujourd’hui. Cela génère beaucoup d’incompréhension.

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