
Après la Seconde Guerre Mondiale, 3 millions d’Allemands, les « Sudetendeutschen », sont expulsés de Tchécoslovaquie. C’est justement sur l’une de ces familles allemandes, la sienne, qu’Alexandra Saemmer, professeure à l’université Paris 8, part enquêter dans Les zones grises.
Je suis une descendante du peuple des Sudètes : une minorité germanophone installée dans les régions frontalières de la Tchécoslovaquie depuis le Moyen-Âge, qui a été expulsée à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour avoir voté, quelques années plus tôt, en faveur de son intégration dans l’Allemagne nazie.
Deux ans d’enquête auront été nécessaires à Alexandra Saemmer pour reconstituer la vie de sa famille, originaire d’un village du sud de la Moravie, alors appelé Auspitz, et pour tenter d’éclaircir toutes les zones « grises » de cette histoire. Pour ce faire, elle s’est appuyée sur tous les supports à sa disposition : des témoignages, des archives, des entretiens, des photos, mais aussi des échanges dans les (nombreux) groupes Facebook qui regroupent des anciens Sudètes ou leurs descendants. Enfin, quand cela ne suffisait pas, elle a construit des dialogues fictifs avec certains protagonistes.
Si les recherches débutent avec sa famille maternelle, la famille Birk, et notamment le grand-père allemand Karl dont elle cherche à comprendre le comportement vis-à-vis du régime national-socialiste, il s’étend ensuite aux autres membres de la famille, puis à celle de son père et finalement aux Bamberger, des amis de cette dernière. Le puzzle se reconstitue peu à peu, même si des « fantômes » subsistent. C’est d’ailleurs le titre de la troisième partie, dédiée majoritairement aux Sudètes, à l’état d’esprit de ceux qui veulent la reconnaissance de l’expulsion ou de ceux qui oeuvrent à la réconciliation, d’un côté comme de l’autre. Cette construction de ponts pouvant prendre une forme artistique, comme celle de l’artiste tchèque Jakub Hadrava, qui a reconstitué dans une ancienne église des Sudètes (Luková) des silhouettes symbolisant les habitants expulsés.
Cela donne in fine un récit des plus intéressants et captivants : les éléments historiques y sont suffisamment nombreux, sans être omniprésents, et permettent de comprendre la vie de ces minorités allemandes avant et après leur expulsion ; l’autrice donne une vision équilibrée et non partisane des points de vue et des agissements tchèques ou allemands, notamment autour de la guerre, et retrace très bien l’état d’esprit des époques évoquées ; enfin, on s’intéresse à chacun des personnes dont on perçoit bien la psychologie, en souhaitant vivement qu’elle puisse aboutir dans ses recherches, notamment dans le cas de son oncle Hermann, qui n’a plus donné signe de vie.



Les restes d’anciens villages disparus des Sudètes (comme ici Lučina/Grafenried et Pleš/Plöss dans l’Ouest de la Bohême) sont aujourd’hui mis en valeur, souvent dans le cadre d’initiatives frontières germano-tchèques et éveillent chez le visiteur recueillement et émotion.
Ce livre, qui fait l’objet à juste titre de commentaires très positifs, peut constituer une excellente entrée en matière pour celles et ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire mouvementée de cette région européenne au XXème siècle, qu’il s’agisse des Pays Tchèques ou de l’Allemagne. Par la qualité de l’écriture et l’intérêt de la démarche de l’autrice dans la quête de ses racines, il plaira indéniablement à de nombreux lecteurs.
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Les zones grises – Enquête familiale à la lisière du Troisième Reich, d’Alexandra Saemmer. Bayard Récits, 2025, 304 pages.
Si le thème des Sudètes vous intéresse, il constitue l’un des thèmes des romans et livres d’histoire suivants :
- Le tumulte et l’oubli, de Timothée Demeillers (histoire d’un village fictif du Nord-Est de la Bohême de 1938 à 2017)
- Les Exilées de Moravie de Kateřina Tučková (roman s’appuyant sur un épisode de l’après-guerre, « La marche de la Mort », au sud de la Moravie, et dont une adaptation cinématographique sortira en salle en février 2026)
- Post frontière, de Maxime Gillio
- Les expulsés de R.M. Douglas, traitant de l’expulsion des Allemands d’Europe Centrale et Orientale après la Seconde Guerre Mondiale.





Merci, voici qui devrait m’intéresser.
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Je n’en doute pas, c’est un livre très intéressant.
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Une enquête familiale en Moravie, ça m’intéresse beaucoup
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C’est une escapade qui te conduira aussi dans l’Allemagne d’après-guerre, sur laquelle on apprend pas mal de choses.
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Bon, rien à la bibli mais le livre est récent… Bien sûr que ça me parait intéressant! Surtout que j’en ignore quasiment tout ^_^
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C’est le genre de livre qu’il ne faut pas hésiter à acheter s’il n’est pas à la bibliothèque.
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Tout ça forme une belle bibliographie déjà ! Ce serait donc par ce livre-ci qu’il vaudrait mieux commencer ?
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Merci ! Oui, tu peux vraiment commencer par ce titre, c’est une très bonne entrée en matière.
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Je vais le noter. j’ai l’impression d’avoir déjà croisé les Sudètes dans des livres, mais peut-être seulement en passant, sans ce regard complet, historique et témoignage.
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Et il vient d’avoir un très bon article dans le Monde des livres.
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Oui, je l’ai lu et l’article est très intéressant. Dans le billet, je parle beaucoup des Sudètes, des Pays Tchèques, mais le livre évoque aussi beaucoup la vie en Allemagne après l’expulsion. C’est très complet.
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Sans doute passionnant, j’ai encore à en apprendre sur cette époque/région.
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C’est un élément important de notre histoire européenne commune. Plus généralement, les changements de frontières, les déplacements de population furent un des faits marquants de notre XXème siècle européen.
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je l’ai entendue en interview récemment sur Culture, je m’étais noté de l’emprunter en bibli rapidement. je ne connais pas du tout l’histoire de ces Sudètes. merci des références supplémentaires en fin de billet. 🙂
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Merci beaucoup pour ton commentaire. Je suis sûr que tu apprécieras ce titre !
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J’ai l’impression que ce genre d’enquête familiale se multiplie actuellement. Le contexte de celle-ci est très intéressant. Je sais qui sont ces Sudètes mais je ne peux pas dire que j’en sais beaucoup plus. Comme Keisha, il n’est pas à la bibli, mais tout récent et je peux faire une suggestion.
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N’hésite pas à faire cette suggestion, cela permettra à de nombreux lecteurs de découvrir davantage ce pan de l’Histoire récente.
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les « sudètes » n’ont, longtemps, été pour moi qu’un chapitre du cours d’histoire , je trouve fort intéressant de leur donner vie autrement.
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Tout à fait, et c’est intéressant de voir que plusieurs romans traitent du sujet récemment. L’expulsion a été un sujet sensible, peut-être le temps fait son oeuvre, et l’on regarde de nouveau cette période avec moins de passions et tensions.
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Un sujet très épineux que l’on préfère souvent passer sous silence.
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En effet, le sujet est épineux, même si, de nos jours, il semble qu’il peut être à nouveau considéré dans un aspect moins « passionnel ».
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Je note ce titre. Le sujet m’intéresse tout particulièrement depuis que j’ai pu visiter, au sud de la Pologne, à la frontière avec la Tchéquie, une reconstitution d’un de ces villages des Sudètes à partir de demeures historiques prélevées dans la région et conservées là.
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Je te comprends tout à fait. Visiter un de ces lieux donne envie de comprendre cette histoire et de lire davantage sur ce thème, c’est exactement ce qui m’est arrivé aussi.
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