La terre promise – Władysław Reymont

Fresque de près de 1000 pages, La terre promise est un roman naturaliste de l’écrivain polonais Władysław Reymont, qui obtint le Prix Nobel de littérature en 1924, peu après la parution de son chef-d’oeuvre, Les Paysans. L’intrigue est centrée sur la vie dans la ville industrielle de Łódż à la fin du XIXème siècle.

L’opinion, l’éthique, l’honnêteté ! Qui s’en souciait à Łódż ! A qui pouvaient bien venir à l’esprit de telles bêtises ici !

Władysław Reymont commença à rédiger La terre promise après avoir été mandaté par une maison d’édition polonaise d’écrire un livre sur cette ville si particulière : alors qu’elle ne comptait que 191 habitants en 1793, elle fut un lieu majeur de la Révolution industrielle et passa à plus de 600.000 habitants avant la Seconde Guerre Mondiale. Sous domination russe jusqu’en 1919, multiculturelle avec ses populations allemandes, juives et polonaises, Łódż fut un pôle d’attraction majeure pour une population pauvre à qui l’on faisait miroiter l’enrichissement par son industrie textile. Néanmoins, en arrivant à Łódż, ce sont souvent des situations précaires qui attendaient les ouvriers, dans une ville où la nature dépérissait à cause de la pollution des teintureries.

De l’autre côté, derrière la double rangée de piliers métalliques qui, dressés dans la salle immense comme une forêt de fer exhubérante, soutenaient les étages supérieurs de l’usine, se trouvaient les laveuses. C’étaient de longs bacs remplis d’eau additionnée de soude où, dans un bain bouillonnant et écumant, le tissu brut passait par des lessiveuses puis des essoreuses. Des jets d’eau, brisés par de petites palettes, arrosaient toute la salle et créaient un brouillard si épais que les lumières, comme réfléchies dans un miroir, éclairaient à peine. Dans un concert de bruits mécaniques, des machines réceptionnaient la marchandise maintenant lavée sur des sortes de bras tendus et la restituaient aux ouvriers qui, à l’aide de barres, la pliaient en larges pans sur des chariots aussitôt emportés.

L’auteur se focalise sur trois personnages que l’on va suivre ainsi dans tout le roman. Le premier est Karol Borowiecki, un noble polonais, qui « voulait brasser des millions, être entouré de centaines de machines, de milliers d’ouvriers, sentir une activité effrénée, les succès et l’argent, la clameur et la puissance de la grande industrie… » ; sa fiancée, Anka, vit encore à la campagne, mais notre homme, charismatique, ne résiste pas aux charmes des dames de la société de Łódż, et se met à considérer l’avantage que constituerait leur dot. Il est un « homme de Łódż », de ceux qui veulent réussir à tout prix et faire de l’argent. Avec ses deux amis, Max Baum, un allemand travailleur, fils d’industriel et Moritz Welt, un banquier juif, qui « vivait dans un monde où les tricheries, les banqueroutes frauduleuses, les faillites, les escroqueries en tout genre et toute forme d’exploitation étaient le pain quotidien dont tous se nourrissaient avec délectation », ils veulent construire leur propre usine.

Au-delà de ces trois personnages centraux, La terre promise fait le portrait de ces patrons de l’industrie, parfois d’extraction modeste (et cela se voit dans la façon dont ils exposent leur richesse), de l’aristocratie de la ville, évoque les combines utilisées par certains (incendier l’usine pour toucher l’argent des assurances) mais également les conditions, parfois indigentes, de ceux qui ont quitté leur lopin de terre pour tenter l’aventure dans la grande ville. Certaines scènes sont marquantes : lorsqu’un échafaudage s’écroule dans l’usine en construction de Borowiecki, on s’évertue surtout à ce que le travail ne s’arrête pas. Anka, alors à Łódż, ira secourir les ouvriers blessés, et sera stupéfaite de voir que la vie humaine ne compte guère face à la course à l’argent. Elle est, avec le docteur Wysocki, l’un des caractères humanistes du livre.

L’abondance des personnages, des dialogues, nécessite un certain temps d’adaptation au lecteur qui se trouve néanmoins rapidement immergé dans ce livre riche, aux descriptions visuelles évocatrices. L’esprit de l’époque, les préjugés entre les communautés, les luttes pour la richesse sont très bien restitués. Je recommande vivement ce livre et je me réjouis de découvrir bientôt l’autre roman majeur de l’auteur, Les Paysans.

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La terre promise, de Władysław Reymont, traduit du polonais par Olivier Gautreau. Editions Zoé, 2024, 992 pages.

Lecture dans le cadre des Escapades en Europe  (Cléanthe) consacrées en octobre aux romans réalistes et naturalistes, des Pavés de l’automne (Mokamilla) et Sous les pavés, les pages (Inganmic et Athalie), dans le cas présent sur la ville de Łódż.

18 réflexions sur “La terre promise – Władysław Reymont

  1. Avatar de luocine luocine 15 octobre 2025 / 11:53

    mille pages ? c’est dommage mais je me vois mal me lancer dans une telle lecture pourtant le sujet et l’époque m’intéressent

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:09

      Si je peux me permettre, note-le quand même, il viendra bien un moment pour découvrir cet auteur majeur de la littérature polonaise.

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  2. Avatar de cleanthe cleanthe 15 octobre 2025 / 12:08

    Je vois que tu enchaîne les pavés ces temps-ci! Je me suis constitué il y a quelques temps une petit bibliothèque polonaise et le roman de Reymont y trône en bonne place. Je pensais profiter des vacances de Noël pour m’y lancer. Mais ton billet très tentant risque de me faire devancer la date. Merci pour ta participation au challenge!

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:15

      Merci à toi pour le commentaire. Je m’étais mis ce titre de côté pour les Escapades et je ne le regrette pas ! Je serai aussi au rendez-vous pour le 15 novembre, comme tu dois t’en douter 🙂

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  3. Avatar de Fanja Fanja 15 octobre 2025 / 21:35

    C’est bien tentant mais 1000 pages quand même… Je pensais pouvoir me rabattre plutôt sur Les Paysans, mais c’est tout aussi épais. Je note quand même pour plus tard.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:16

      Ce sont en effet de bons gros pavés ! Mais c’est une porte ouverte sur une époque et un pays qui en valent le détour.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:18

      Je dirais que le livre de Nadas, que j’ai lu récemment, nécessite beaucoup plus de concentration que celui-ci ; une fois le repérage fait parmi les protagonistes, les pages défilent rapidement.

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  4. Avatar de Sacha Sacha 16 octobre 2025 / 17:09

    J’aime beaucoup ce type de fresque sociale et cette période. Et on se concentre sur quelques personnages, c’est parfait. Bon, évidemment, 1000 pages, ce n’est pas une mince affaire, mais je le note pour les Épais de l’été. Avec un peu de chance, il existe en version numérique pour épargner mon dos 😉.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:20

      Si tu veux faire un exercice plus équilibré, tu mets le livre de Nadas dans la main gauche et celui-ci dans la main droite ! Il a sa place parmi les Epais de l’Eté ou alors pour une rentrée à l’Est 2027 sous le signe de la Pologne ? 🙂

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  5. Avatar de Choup Choup 16 octobre 2025 / 17:37

    Bon, 1000 pages, ça fait réfléchir… il faut avoir le temps et en tout cas l’esprit libre et concentré pour s’y lancer. Mais je note quand même parce que la révolution industrielle en Pologne c’est un univers qui m’est totalement inconnu. Merci pour la découverte.

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    • Avatar de Choup Choup 16 octobre 2025 / 17:42

      En regardant dans le catalogue de la bibli (il n’y a pas ce titre malheureusement, mais 2 recueils de nouvelles… non empruntables car éditions des années 40 et 60), mais je vois une adaptation cinéma La jeune fille et les paysans… à découvrir.

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      • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:22

        J’ai oublié de le signaler mais ce livre a fait l’objet de 2 adapatations cinématographiques, l’une étant signé par Andrzej Wajda en 1975. Il parait qu’il est très bien

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  6. Avatar de Violette Violette 18 octobre 2025 / 17:29

    Bien ambitieuse cette lecture avec 1000 pages et des personnages qui nous perdent… Je passe.

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    • Avatar de Patrice Patrice 19 octobre 2025 / 19:22

      Ca ne peut pas plaire à tout le monde.

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