
Vous ne pouvez pas l’apercevoir, tout au plus sentir une ombre ou un courant d’air. Lui, il vous écoute et observe, sous le buffet, ayant pour seul champ de vision vos chaussures ou le bout de votre parapluie. Il se faufile, comptant ses pas, se confond avec les murs ou la nuit, trouve refuge derrière les piles de livres ou dans une boite. L’enfant lézard de Vincenzo Todisco.
Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant : « La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »
Né en 1956, l’enfant grandit chez Nonna Assunta à Ripa, les parents étant partis pour la Suisse avec le but d’y gagner de l’argent pour la construction de leur future maison. Seul le père a une autorisation de travail sur un chantier, les enfants n’étant pas les bienvenus. Néanmoins, à l’âge de 5 ans, l’enfant gagne la Suisse illégalement et à partir de ce moment, son existence s’efface. Sous la menace d’être découvert et la famille renvoyée, l’enfant doit se rendre invisible et devenir pratiquement inexistant, sans la possibilité d’aller chez un médecin ou à l’école.
Dans le pays d’accueil, l’enfant est un enfant qui n’a pas le droit d’être. Les parents lui répètent sans arrêt qu’il ne doit parler qu’en chuchotant, n’adresser la parole à personne, se tenir toujours sur ses gardes. Si on découvre sa présence, le père perdra son travail et ils devront tous les trois retourner à Ripa.
Il devient ainsi le témoin muet de l’immeuble où n’habitent pratiquement que des saisonniers, employés par Jakob Dühr, le Padrone, et surveillé par un couple, les Beeri, ravis d’endosser le rôle de concierges. Tout comme pour l’héroïne de L’enfant hors champ, le nom du garçon lézard nous reste inconnu ; les deux enfants sont les représentants des jeunes victimes des systèmes impersonnels et peu empathiques ou des comportements d’adultes anormaux.
Vincenzo Todisco, lui-même fils d’immigrés italiens, n’a heureusement pas connu le même sort, mais pour son histoire, il a pu interroger de nombreuses familles. Il met ainsi la lumière sur la vie de ces enfants obligés de vivre en cachette, privés de leur enfance et de la possibilité d’un développement naturel, un pan de l’histoire dont j’ai ignoré l’existence. Malgré le côté italien du livre (côté vivant ou parfois bon vivant) et des personnages très bien dépeints, je retiendrai la grande solitude de cet enfant laissé pour compte et le portrait tendre de sa famille.
La mère ne veut plus rien entendre. Elle chante Arrivederci Roma. C’est sur cet air qu’elle a dansé avec le père pour la première fois. Il n’a jamais été bon danseur, plutôt taurin, mais il a su lui voler plusieurs baisers. Puis elle montre comment il s’est mis à genoux devant elle sur le chemin du retour et a chanté à tue-tête Tutti mi chiedono, tutti mi vogliono, donne, ragazzi, vecchi, fanciulle… Au début la mère rit quand elle évoque ces souvenirs, plus tard elle ne rit plus.
L’ensemble interpelle sur les conditions de vie des Gastarbeiter, non seulement dans la Suisse des années 60 et 70, mais de façon plus générale. Une situation parfaitement résumée par Max Frisch, cité sur la quatrième de couverture : « Nous avions appelé des bras, ce sont des hommes qui sont venus. »
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L’enfant lézard, de Vincent Todisco, traduit de l’allemand (Suisse) par Benjamin Pécoud. Zoé, 2020, 204 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre des Feuilles allemandes.
Qui n’a pas eu envie au moins une fois dans sa vie d’être une petite souris qui se faufilerait partout ? Mais dans ce roman, on semble loin de la simple espièglerie. Le surnom de « Lézard » déjà est assez malaisant. Et j’ai l’impression que cela ne se termine pas bien pour le jeune héros.
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Par moments, on pourrait être tenté à penser à une espièglerie, à oublier la gravité, mais évidemment c’est une enfance anormale avec des conséquences néfastes pour le développement de l’enfant. C’est assez terrible.
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la condition des travailleurs émigrés est souvent très dure , le sort de cet enfant semble terrible.
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Oui, il a été aimé par ses parents, mais cette décision de le ramener en Suisse malgré l’interdiction était terrible et égoïste de la part de sa mère. Quelle horrible enfance.
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Je continue à me cantonner à mes listes déjà établies, et je n’ai donc pas pu me joindre à toi pour une LC, mais je note ce roman pour plus tard car je n’avais jamais imaginé que des enfants connaissent cette sorte de non-vie en dehors des enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est bouleversant !
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Un très bon livre qui est malheureusement passé un peu inaperçu. J’espère que tu auras un jour l’occasion de lui donner un peu de visibilité sur ton blog 🙂
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Le titre ne m’aurait pas interpellé, mais ce que tu dis de ce roman me tente.
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N’hésite pas si tu le vois à la bibliothèque 🙂
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Encore un lien vers les Feuilles Allemandes. Je ne sais aps bien où déposer les liens je les colle un peu au hasard dans le blog.
Le livre a été écrit en français, mais à cause de Kafka je pense qu’il a quand même sa place dans les feuilles allemandes
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