L’ivresse des sommets – Harald Jähner

Journaliste et écrivain allemand, Harald Jähner s’est fait connaître auprès du lectorat français par son précédent essai Le temps des loups, qui traitait de l’Allemagne de l’après-guerre, et qui fut le lauréat du Prix Historia 2024 du meilleur livre d’Histoire. Dans L’ivresse des sommets, l’auteur s’attarde sur la société allemande durant la période de la République de Weimar.

Vers 1930, la démocratie a perdu l’une de ses ressources à la fois les plus importantes et les plus fragiles : la confiance en soi. (…) La démocratie de Weimar n’était pas d’une faiblesse telle qu’une autre issue n’aurait pas été envisageable. Tout le monde avait le choix, et notamment dans l’isoloir. 

Entre le mois de novembre 1918 et l’accès à la chancellerie d’Adolf Hitler en janvier 1933, l’Allemagne connut un régime démocratique – la République de Weimar. Portée sur les fonds baptismaux à l’époque de la signature de l’armistice, ayant dû affronter la lutte sur son sol notamment avec les fractions spartakistes dès les premiers mois en s’appuyant sur des corps francs aux méthodes musclées, cette première République a connu un destin tourmenté et tragique. Deux crises économiques majeures l’ébranlèrent : celle qui fut la conséquence de la crise de 1929 et qui mena à l’arrivée d’Hitler mais aussi celle d’hyperinflation qui la secoua dans les années 20. Les photos montrant des enfants en train de jouer avec des liasses de billets sont à ce titre frappantes :

La livre de pain de campagne coûtait 1000 milliards au mois de novembre. Le billet de 100000 marks fut mis en circulation au mois de février 1923. Suivirent ensuite, en l’espace de huit mois, les billets de 50 millions, de 200 milliards et pour finir de 100 milliards de milliards. (…) Une légende fréquemment racontée veut qu’un jour, des voleurs aient chapardé tout une corbeille à linge pleine d’argent. Ils emportèrent le précieux contenant et laissèrent les billets par terre sans y prêter la moindre attention. 

Dans les 14 chapitres qui découpent le livre, Harald Jähner revient bien évidemment sur tous ces aspects politiques et économiques que traversa cette République, mais il va au-delà : il consacre plusieurs chapitres à la société allemande de l’époque, aux modifications de l’architecture (Bauhaus), à l’essor des employées de bureau, de la circulation, des danses modernes, du cinéma ou encore de l’émancipation féminine. Cela donne une peinture très vivante d’une société en plein mouvement, créative, ayant appris durant la crise des années 20 à profiter du moment présent. Il évoque les acteurs de l’époque (et il revient sur leur destin après Weimar dans l’épilogue), qu’il s’agisse -entre autres- du 1er Président du Reich Friedrich Ebert, de Clärenore Stinnes, la première personne à faire le tour de la Terre en voiture ou encore d’écrivains, comme Alfred Döblin et son « Berlin Alexanderplatz », symbole de la littérature dite de l’asphalte, selon la caricature qu’en faisaient les nationalistes… Les amoureux de littérature (et de cinéma) trouveront d’ailleurs dans ce livre moult recommandations de lecture de romans de l’époque ! Basé sur une bibliographie étoffé, le livre n’en reste pas moins des plus accessibles à un large public, non expert de l’Allemagne.

Enfin, en lisant sur la fin du régime et la montée du NSDAP, le lecteur que je suis en vint à réfléchir sur le glissement d’une société démocratique, certes frappée par une grave crise économique, mais dont la situation recommençait à s’améliorer, à une forme autoritaire. La critique du « système », la défiance envers la presse et les élites, l’incapacité des partis à débattre, l’acceptation de « la méthode dure » interpellent. Certaines pratiques trouvent d’ailleurs un réel écho à notre époque :

C’est ainsi qu’Alfred Hugenberg, cet homme riche comme Crésus, pouvait déclarer la guerre à la classe dominante alors même qu’il en faisait partie et y dominait le débat. En 1931, ce magnat des mines et de la presse hurlait, lors de l’assemblée fondatrice du front de Harzburg : « C’est ici que se trouve la majorité du peuple allemand. Elle crie aux détenteurs et exploiteurs d’organisations agonisantes, elle crie aux partis gouvernants : un nouveau monde est en train de monter – nous ne voulons plus de vous ! »

N’hésitez pas à découvrir ce livre et plus largement son auteur (récemment, Agnès a d’ailleurs chroniqué Le temps des loups dans le cadre des Feuilles allemandes)

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L’ivresse des sommets – L’Allemagne et les Allemands (1918-1933), de Harald Jähner, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Actes Sud, 2025. 512 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre des Feuilles allemandes et des Pavés de l’automne (Mokamilla) 

10 réflexions sur “L’ivresse des sommets – Harald Jähner

  1. Avatar de luocine luocine 2 décembre 2025 / 14:16

    Je vais mettre dans ma liste les deux livres de cet auteur merci !

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    • Avatar de Patrice Patrice 5 janvier 2026 / 13:37

      Il semble que je t’ai convaincue :-). Et si tu veux faire une lecture commune de « Le temps des loups », je suis partant !

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      • Avatar de luocine luocine 5 janvier 2026 / 16:53

        je fais peu de lectures communes car je prends vraiment mon temps pour lire les livres que je note sur les blogs

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  2. Avatar de aifelle aifelle 3 décembre 2025 / 07:23

    Je note les deux également, on n’en finira jamais d’explorer ces ressorts là de l’histoire et apparemment ça ne sert pas de leçon pour l’avenir, hélas.

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    • Avatar de Patrice Patrice 5 janvier 2026 / 13:39

      Tu as tout à fait raison – quoi qu’il en soit, sur le livre que je viens de lire, cela vaut vraiment le coup de le lire.

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  3. Avatar de Choup Choup 3 décembre 2025 / 09:09

    intéressant. as-tu lu Les irresponsables de Chapoutot? Cela m’a toujours interrogé, ce contraste entre la société des années 1920 en Allemagne (mais peut-être surtout Berlin – miroir déformant vu de France?) et la bascule dans les années 1930. La crise n’explique pas tout?

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    • Avatar de Patrice Patrice 5 janvier 2026 / 13:43

      Non, je ne l’ai jamais lu mais je le note tout de suite. Merci pour ton conseil.

      La crise n’explique pas tout en effet, c’est un des aspects que montre le livre ; même si les crises qu’a connu l’Allemagne dans cet entre-deux guerres sont vraiment d’une forte intensité.

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    • Avatar de Patrice Patrice 5 janvier 2026 / 13:43

      Ce sera une de mes prochaines lectures, et je m’en réjouis.

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