Les miettes – Lukas Bärfuss

Lukas Bärfuss a déjà été mis en avant sur ce blog avec Cent jours, cent nuits, un ouvrage qui relate les évènements dans le Rwanda des années 90. Je suis très contente de vous montrer aujourd’hui d’autres facettes de l’auteur en vous parlant de son dernier roman traduit en français, Les miettes qui introduit une jeune héroïne, Adelina, fille d’immigrés italiens, captée dans la spirale de la pauvreté. Un très bon roman social !

Personne ne sait, où a commencé le malheur d’Adelina, mais peut-être faut-il remonter bien avant sa naissance, quarante-cinq ans avant pour être exact (…)

Sur la première quarantaine de pages (formidable), Lukas Bärfuss brosse d’abord le portrait des aïeuls de la famille, posant ainsi les fondations sur lesquels grandira ensuite Adelina. Elles étaient bien instables, puisque son grand-père et son père avaient chacun un défaut aux yeux des autres qui influencera fortement leur existence : Angelo d’avoir corps et âme adhéré à l’idéologie fasciste, puis Mario d’avoir eu le malheur (selon son père) de paraître « trop slave ». Même Adelina ne sera pas « comme il faut » pour son père Mario qui, d’ailleurs, ne lui laissera que les dettes.

Il n’arrivait aucun malheur, le malheur était la vie. Elle s’écoulait sans relâche et dans une seule direction pour vous mouliner complètement. L’argent manquait, les progrès étaient de courte durée, anéantis par le prochain revers. Et c’est à Mario, plus faible maillon de cette chaîne rouillée, que cela fut d’abord fatal.

On suit ensuite le destin d’Adelina, dès sa naissance dans les années 50 en Suisse, sa scolarité difficile, son entrée dans le monde du travail où elle se rend rapidement compte qu’il lui sera impossible d’aller au-delà des emplois manuels, mal payés, faits de tâches répétitives. Adelina – autrefois élève vouée à l’échec, couturière douée, ensuite devenue mère, toujours dans la précarité, sans appui de la famille, dont l’existence prend différentes tournures suite à certaines rencontres, notamment avec des hommes.

Un client, venu déposer comme chaque lundi ses chemises sales pour repartir avec les propres, fut appelé à la table de couture pour admirer avec madame Gastweiler l’agilité d’Adelina. Monsieur Bohren travaillait à Berne, à l’office de l’armement, section acquisition. Après une brève conversation avec la propriétaire de la blanchisserie, cinq cartons atterrirent dans la petite pièce, remplis chacun de manteaux militaires, des treillis gris que les soldats portaient lors du service de parc. Quatre cent cinquante tenues, livrées directement de l’usine, auxquelles il manquait les boutons. Dix-sept boutons sur chaque manteau. Huit à l’avant, trois à chaque manchette et deux sur le col, enfin un bouton de rechange à coudre dans la doublure. Ainsi Adelina dut coudre plus de sept mille cinq cents boutons sur ces affaires de soldats.
L’aiguille était grosse, le fil rigide, les manteaux étaient durs comme des planches sur la table à couture. Mais au bout de deux semaines, le travail était accompli. Monsieur Bohren était en joie, madame Gastweiler était en joie, Adelina avait les doigts en sang.

Dans son roman, qui paraît-il inaugure une trilogie, l’auteur montre l’un des destins précaires qui se cachent derrière l’image de la Suisse des cartes postales, sans pourtant accuser le pays. C’est le déterminisme social qui est dans son viseur, et la difficulté, voire l’impossibilité de sortir de sa condition sans ce « village » qu’il faudrait pour élever un enfant. Une existence d’Adelina faite de miettes ramassées ici et là, tordant sa personnalité petit à petit et la menant vers une décision difficile, de telle sorte que j’attends le deuxième tome avec beaucoup de curiosité.

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Les miettes, de Lukas Bärfuss, traduit de l’allemand par Camille Luscher. Editions Zoe, 2026, 240 pages

6 réflexions sur “Les miettes – Lukas Bärfuss

  1. Avatar de Sacha Sacha 27 mars 2026 / 11:48

    Je veux lire cet auteur depuis un moment et un roman social, c’est très tentant. J’avais lu un avis moins convaincu que le tien, mais je pense que ce roman a de bonnes chances de me plaire (et puis, ce sont les éditions ZOE…)

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  2. Avatar de luocine luocine 27 mars 2026 / 14:17

    J’aime bien découvrir la société derrière les façades bien propres de la Suisse

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  3. Avatar de Zarline Favre Zarline Favre 28 mars 2026 / 00:31

    Ohh, ça fait longtemps que je n’ai plus lu chez ZOE, tu me donnes envie de m’y replonger.

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  4. Avatar de aifelle aifelle 28 mars 2026 / 07:07

    Je lis ton billet en diagonale, je suis en pleine lecture. J’y reviendrai après. C’est mon premier de l’auteur.

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  5. Avatar de Athalie Athalie 28 mars 2026 / 08:47

    Le roman social, c’est mon truc ! Avec du noir dedans, évidemment … ça n’a pas l’air d’être trop le cas dans ce titre, mais on ne sait jamais. Je note pour m’en souvenir.

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