Emile Zola – La Terre

Zola (2).JPGC’est à l’occasion d’une lecture commune avec ValentyneClaudialucia et Ingannmic que je me suis replongé avec délectation dans l’œuvre d’Emile Zola, à travers La Débâcle, l’avant dernier titre de la série des Rougon-Macquart, qui met en scène la guerre de 70 et la défaite française. L’un des personnages était Jean Macquart, un soldat français. C’est ce même Jean que l’on retrouve dans La Terre. « Je voudrais faire pour le paysan avec La Terre ce que j’ai fait pour l’ouvrier avec Germinal », disait à son sujet Zola. Plongeons-nous donc dans les paysages de Beauce et allons à la rencontre de la famille Fouan…

Cette chronique est écrite à nouveau dans le cadre d’une lecture commune avec Madame lit, que je remercie vivement de m’accompagner. N’oubliez pas d’aller lire son avis !

Le père Fouan possède avec sa femme Rose quelques hectares de terre, mais l’âge venant, il n’a plus la force de les cultiver. Il se résout donc, la mort dans l’âme, à faire une donation à ses enfants : sa fille Fanny, marié à un honnête cultivateur, Hyacinthe, un paresseux et ivrogne surnommé « Jésus Christ » et enfin Buteau, ainsi nommé en raison de sa forte tête. L’une des premières scènes du livre, celle de la donation, où se déterminent les conditions d’indemnisation du vieux couple, nous immerge dans ce monde paysan âpre au gain, où tout est compté, personne ne voulant perdre au change, quand bien même cela générerait des parcelles ridiculement petites. L’amour de la terre, du gain est omniprésent et imprègne chacun, à l’image du père Fouan :

Il expliqua pourquoi, en phrases ininterrompues, coupées de continuelles incidentes. Mais ce qu’il ne disait pas, ce qui sortait de l’émotion refoulée, dans sa gorge, c’était la tristesse, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travail brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d’eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d’humain : la terre ! Et voilà qu’il avait vieilli, qu’il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son impuissance.

L’essentiel du roman tourne autour de cette famille mais aussi d’autres protagonistes qui peuplent ce village de Beauce, à proximité de Châteaudun et de Cloyes. L’extrait montre bien le rapport charnel qui lie la terre au paysan ; les allusions sexuelles sont d’ailleurs fréquentes sur le livre. Cela donne l’impression que le travail et la fornication sont les principales activités… Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une jeune paysanne emmenant sa vache au taureau, et nombre de jeunes filles se retrouvent « sur le dos ». Et dans ce milieu, les seuls gens vraiment aisés qui ont réussis, étaient les tenanciers d’une maison close à Chartres ! L’accumulation des injures, des comportements bestiaux donne au roman une tonalité qui est loin d’être celle de la campagne idéalisée.

Il y avait, en bas, sur la route, à l’encoignure de l’école, une fontaine d’eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n’ayant que des mares, pour le bétail et l’arrosage. A six heures, le soir, c’était là que se tenait la gazette du pays ; les moindres événements y trouvaient un écho, on s’y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur ; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout.

Jean Macquart, surnommé le Caporal en raison de son passé militaire, est une pièce rapportée dans ce milieu (à l’image de ce que put être Lantier, son cousin, dans Germinal). Il travaille désormais dans l’un des grandes exploitations détenues par le maire de Rognes, et tombe amoureux de Françoise, une Fouan… Ah, ces Fouan, quelle famille. Ainsi, le grand-père sera hébergé successivement par les trois enfants dans des conditions parfois âpres.

Emile Zola souhaitait montrer la crise agricole qui sévissait en France à cette période et cela est très bien restitué. L’instauration de traités de libre-échange par Napoléon III en 1861 était pointée du doigt pour expliquer la baisse des prix des céréales, mais d’autres raisons plus profondes minaient l’agriculture : le morcellement du foncier, le manque de capital, par conséquent le manque d’investissement dans les engrais et les machines, mais aussi l’état d’esprit arriéré des paysans. Certaines réflexions sur la propriété, la fertilité, sont encore d’une grande actualité aujourd’hui. On sent poindre les grands débats sur la propriété et le modèle agricole qu’on retrouvera avec le communisme quelques décennies plus tard.

La Terre est un roman que j’ai lu rapidement ; pour être fidèle au style de Zola, je devrais dire « avec avidité » ou encore « dévoré » ! Mais je dois dire que j’étais parfois saturé par le côté bestial des protagonistes. A le lire, on perd parfois confiance dans le genre humain, en tout cas, le paysan n’en sorte guère grandi. S’il ne sera pas mon meilleur souvenir des Rougon-Macquart, je vous conseille néanmoins de :

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lire autre chose

La Terre, d’Emile Zola. Editions Pocket, 2002. 570 pages.

Désormais disponible aux Editions Le Livre de Poche, 2006, 510 pages.

20 réflexions sur “Emile Zola – La Terre

  1. luocine 15 avril 2019 / 10:06

    Comme je comprends cette remarque : »J’étais saturé par le côté bestial » moi j’ai détésté ce roman .

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:20

      Je comprends qu’il puisse ne pas plaire à tout le monde, en effet. Mais à mon niveau, je ne regrette pas cette lecture, même si je ne le mets en tête de mes préférences dans les Rougon-Macquart.

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  2. dominiqueivredelivres 15 avril 2019 / 10:19

    contrairement à Luocine j’ai lu ce roman avec intérêt parce que même si c’est un rien forcé il y a là une réalité de l’époque, c’est noir violent et désespérant comme pouvait l’être le monde paysan que l’on a magnifié après coup mais qui était loin d’être rose

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:19

      Je ne peux qu’être d’accord avec toi. Cela correspond en effet à une réalité qui est loin de celle bucolique que certains auteurs de l’époque pouvaient dépeindre.

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  3. Miss Léo 15 avril 2019 / 10:24

    Je l’ai lu il y a longtemps (quand j’étais ado). Ce n’est pas mon préféré, mais j’y reviendrai sûrement un jour… De mon côté, j’ai envie de (re)lire tous les Rougon-Macquart dans l’ordre. J’ai commencé l’an dernier avec « La Fortune des Rougon », et j’attends le bon moment pour me plonger dans La Curée !

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:18

      Je me souviens encore très bien de ces deux premiers tomes. On sent la critique du Second Empire dans La Curée, c’est un très bon souvenir de lecture. Et merci d’être passé sur notre blog !

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  4. maggie 15 avril 2019 / 10:54

    Je voudrais finir les Rougon Macquart que je lis en pointillé… J’ai la terre dans ma PAL. C’est un auteur que j’adore

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:15

      Merci beaucoup pour ce commentaire. Si jamais une lecture commune pouvait être un coup de pouce dans la lecture de Zola, je suis toujours partant 🙂

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  5. laboucheaoreille 15 avril 2019 / 15:18

    J’avais lu plus de la moitié de la série des Rougon-Macquart mais comme je préfère ses romans urbains (Nana, L’Oeuvre, L’assommoir) La terre ne m’avait pas tentée …

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:14

      Je comprends ton commentaire, et pour être honnête, celui-ci n’est pas mon préféré alors que le thème m’intéresse beaucoup.

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  6. Ingannmic 15 avril 2019 / 22:23

    J’ai vraiment aimé cette lecture, et la manière dont l’auteur dépeint l’ignominie de ses personnages. J’ai été prise à la fois d’hilarité et de dégoût, bref j’ai passé un excellent moment ! Merci pour la proposition de LC..

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:11

      Et merci à toi de m’avoir accompagné pour la seconde fois dans cette aventure ! Jamais deux sans trois 🙂

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      • Ingannmic 20 avril 2019 / 10:10

        Thérèse Raquin est dans ma PAL… Et en parlant de LC, je t’ai laissé un commentaire suite à ton billet sur Dostoïevski, pour te proposer de te joindre à Passage à l’Est et moi autour d’une lecture de La croisade des enfants en juin.

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      • Patrice 20 avril 2019 / 19:47

        Ah, je ne dis pas non en deuxième partie d’année. Concernant ta proposition de LC, mes excuses pour la non-réponse. Passage à l’Est m’avait aussi signalé cette lecture commune, mais j’en ai déjà une mi-juin. Mais, en réfléchissant bien, si vous pouviez la déplacer à fin juin, je crois bien que je serai partant !

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      • Ingannmic 20 avril 2019 / 21:53

        Oh, ça doit pouvoir s’arranger, en tous cas, pas de souci pour moi, je vois avec Passage à l’est..

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      • Ingannmic 20 avril 2019 / 21:54

        Et pour Thérèse Raquin, tu veux fixer une date maintenant, ou on voit à partir de septembre, par exemple?

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      • Patrice 20 mai 2019 / 04:23

        Oh, je suis en retard pour de nombreuses choses… J’ai oublié ta question. On verra à partir de septembre, c’est plus sage 🙂

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      • Ingannmic 22 avril 2019 / 15:07

        On a repoussé au 29 juin pour La croisade des enfants, c’est bon pour toi ?

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  7. Marilyne 16 avril 2019 / 13:08

    Je n’ai pas lu ce titre des Rougon Macquart ( ni La débâcle ), j’ai traîné en route, voulant les lire dans l’ordre. Il me faudrait y revenir, aucune lecture de Zola ne m’a déçue.

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    • Patrice 18 avril 2019 / 20:11

      J’avais aussi commencé par le début et puis je me suis autorisé quelques écarts. Cela faisait plus de 10 ans que je n’avais pas lu Zola, et cela fait le deuxième en lecture commune. Je t’invite à t’y replonger, c’est un bon moment de lecture assuré, comme tu le soulignes. Pourquoi pas dans le cadre d’une lecture commune?

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