Olivier Rolin – Le météorologue

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« Je n’ai pas caché les faiblesses d’Alexeï Féodossiévitch, quand je les connaissais. Je n’ai pas cherché à en faire un héros exemplaire. Ce n’était ni un génie scientifique ni un grand poète, c’était à certains égards un homme ordinaire, mais c’était un innocent. » Ainsi s’exprime Olivier Rolin dans la postface de son livre Le métérologue, consacré à un hommeAlexei Féodossiévitch Vangengheim, dont le destin a été celui partagé par de nombreux russes pendant les années 30 : la condamnation injustifiée et la déportation au goulag.

C’est lors d’un voyage en Russie que l’auteur trouve la trace d’Alexei Vangengheim, un homme qui s’est rallié au bolchevisme, et qui a créé un service unifié d’hydrologie et de météorologie sur tout le territoire de l’URSS, qui s’étalait alors sur 11 créneaux horaires différents. Dévoué tout entier à sa tâche, il est arrêté en 1934, accusé d’avoir conduit une « organisation contre-révolutionnaire de sabotage » ayant pour objectif « de retarder le développement de l’agriculture socialiste »…  Passé par la Loubianka, il sera condamné à 10 ans de camp de rééducation par le travail sur les îles Soloski, dans la mer Blanche.

La Loubianka était donc le siège de la police politique, toujours féroce de quelque nom qu’elle s’appelle, et elle était aussi une prison, et enfin un lieu d’exécutions : on y faisait tout le travail, de l’ « instruction » à l’exécution de la sentence. Ca se passait dans les sous-sols. Le condamné, vêtu seulement de ses sous-vêtements (la mort ne suffisait pas, il fallait en plus l’humiliation), était emmené dans une pièce au sol recouvert d’une toile goudronnée et là on lui tirait une balle dans la nuque, en général avec un revolver 7,62 Nagant à canon court. Puis on rinçait la toile, il y avait, à tous les étages de la Loubianka, un souci de propreté. C’est là, dans les sous-sols, que seront exécutés, par exemple, Zinoviev et Kamenev, après le premier « procès de Moscou ». Mais tant d’autres, surtout, dont nous n’avons pas retenu les noms.

L’une des choses frappantes du livre, notamment quand on sait que l’issue ne sera guère heureuse, c’est de le voir écrire à sa femme « Ma confiance dans le pouvoir soviétique n’est pas ébranlée ». Il écrit plusieurs fois à Staline pour faire part de son incompréhension, et continue longtemps à dessiner des portraits du petit père des peuples qu’il glisse dans les lettres destinées à sa femme et à sa fille. Incrédulité ou calcul ? Nul ne le sait. Toujours est-il qu’il essaie de contribuer à l’éducation de sa fille en lui dessinant des herbiers arithmétiques par exemple. Ceux-ci, magnifiques, sont reproduits en fin d’ouvrage. C’est ce qui l’aide à tenir, lui qui est de plus en plus rongé par le doute et le désespoir :

Je passe un nouvel hiver ici, je ne vois pas briller la lumière au fond de la nuit, je devrai encore en passer sept comme ça. Voilà le repos dont on récompense le travail que j’ai accompli.

On perd la trace du météorologue en 1937. Son épouse n’apprendra que 19 ans plus tard qu’il fut condamné à mort. Mais rien de plus hormis une « annulation de la condamnation à mort »… (ça ne s’invente pas). Ce n’est que grâce au travail de quelques personnes qui épluchèrent les archives du FSB dans les années 90 que la vérité sur les conditions de la mort de Vangengheim éclatèrent enfin au grand jour. Un récit incroyable sur la Grande Terreur, parfois insupportable, menée par le commissaire du peuple aux affaires intérieures, Nicolaï Iéjov :

Pendant ces seize mois terribles de la Iéjovchtchina, environ sept cent cinquante mille personnes seront fusillées (une moyenne de mille six cent exécutions par jour pendant les cinq derniers mois de 1937), et à peu près autant envoyées dans les camps. Sept cent cinquante mille fusillés, cela fait la moitié des morts militaires français de la Première Guerre mondiale, en moins de la moitié du temps. Sept cent cinquante mille, ce n’est pas un ordre de grandeur, c’est le total des chiffres compilés par le huitième département (« comptabilité-statistiques ») du NKVD lui-même, légèrement augmenté par les chercheurs de l’association Mémorial pour tenir compte des exécutions hors quotas, non comptabilisées. Ce total effarant n’inclut pas les nombreuses morts « naturelles », de faim, de froid, d’épuisement, dans les camps du Goulag pendant cette période.

J’ai beaucoup apprécié ce livre. Si le thème n’est certes pas nouveau, on sent qu’Olivier Rolin nous livre également ses états d’âme sur la fin de l’illusion que fut celle du socialisme, en entremêlant la 1ère et la 3ème personne dans son récit. Lui aussi a cru à cette espérance. Que ce soit dans les descriptions de paysage, ou dans le récit des exécutions sommaires, ce livre triste nous touche profondément. Enfin, c’est une invitation à nous plonger dans l’oeuvre de certains auteurs russes, comme Vassili Grossmann ou Ivan Bounine.

Je vous conseille donc de :

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lire autre chose

Le météorologue, de Jean Rolin. Livre de poche, 2014, 236 pages.

Egalement disponible en poche aux Editions Seuil

10 réflexions sur “Olivier Rolin – Le météorologue

  1. luocine 12 décembre 2019 / 13:52

    J’ai beaucoup aimé ce livre que j’ai chroniqué en son temps. Et j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ton billet qui m’a remis cet essai en mémoire.

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    • Patrice 8 janvier 2020 / 10:24

      Merci beaucoup pour ton commentaire. C’est au hasard d’un détour à la médiathèque que j’ai pris ce livre, mais je ne le regrette pas !

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  2. Eve-Yeshé 12 décembre 2019 / 13:59

    j’ai adoré ce roman je l’ai lu sur les conseils de la bibliothécaire et cela a un vrai choc pour moi.
    Effet collatéral, le comportement de Gorki m’a écœurée et je n’ai plus retouché un de ses romans…. je ne serais pas objective. Peut-être dans quelques années. 🙂

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    • Patrice 8 janvier 2020 / 10:23

      Oui, c’est vrai que cela ne donne pas forcément envie de se plonger dans l’oeuvre de Gorki. J’avais entendu parler du Météorologue à sa sortie, et j’ai été également très séduit par cette lecture.

      Aimé par 1 personne

  3. Goran 12 décembre 2019 / 15:42

    Je pense que ça peut m’intéresser…

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  4. Agnès 13 décembre 2019 / 17:11

    J’avais apprécié ce livre aussi et la critique de la terreur stalinienne que fait Rolin.

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    • Patrice 8 janvier 2020 / 10:19

      Avis partagé ! Merci.

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