Branimir Šćepanović – La bouche pleine de terre

ScepanovicC’est grâce à Goran, via une proposition de lecture commune dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est, que ce livre est donc arrivé sur ma liste. Et grand bien lui en a pris ! La bouche pleine de terre est un livre puissant qui m’a donné de surcroît l’occasion de découvrir un auteur monténégrin majeur, Branimir Šćepanović.

Lors de la première édition du Mois de l’Europe de l’Est, nous constations avec Eva que le Montenegro était l’un des rares absents de la liste des pays d’origine des écrivain(e)s chroniqué(e)s. En 2019, Goran (déjà lui !) remédiait à cela en publiant un billet enthousiaste sur Les enfants de Hansen, de Ognjen Spahic. C’est donc au tour de Branimir Šćepanović, un écrivain serbe d’origine monténégrine, d’être chroniqué dans notre célèbre mois de mars.

Le livre ici présenté contient en fait deux nouvelles : la première, La bouche pleine de terre, et la seconde intitulée La mort de M. Golouja. 

La bouche pleine de terre repose sur l’alternance entre deux fils de narration. D’un côté, celui d’un voyageur revenant au Monténégro, qui quitte le train dans lequel il était installé, et qui songe à se donner la mort ; de l’autre, celui de deux chasseurs dans une forêt. Si, dans les premières lignes, on est quelque peu désorienté par ces deux histoires qui semblent éloignées, elles se rejoignent bientôt. En effet, quand les deux chasseurs observent notre inconnu dans la forêt, ils se mettent curieusement à le suivre et l’on assiste à une sorte de chasse poursuite entre les protagonistes.

Rapidement, l’homme devient un fuyard, une canaille pour les poursuivants.

Maintenant, nous voulions être fixés. Nous pensions : s’il a le droit de fuir sans raison, nous, nous avons le droit de le poursuivre ; s’il ne se gêne pas pour exciter notre curiosité, nous n’allons pas nous gêner pour la satisfaire.

La tension monte, et cela est très bien restitué par le style de l’auteur. Aux phrases longues, très bien construites du début, avec leur subordonnées et le recours à l’imparfait pour illustrer un temps long, succèdent des phrases courtes, un vocabulaire différent au fur et à mesure de la traque.

Je ne vous en raconte pas l’issue, bien évidemment ! L’un des mérites de La bouche pleine de terre, au-delà de la qualité de l’écriture et de la tension du récit, est de susciter de nombreuses interrogations : dans le cas présent, une perception, une information partielle, mal interprétée, mène à une grande confusion. Quelle parallèle avec notre société moderne ! On se rend également compte de l’instinct animal de l’homme et de l’effet de groupe, ou encore que l’homme se révèle à lui-même dans le plus grand dénuement :

(…) c’est ainsi qu’enfin purifié, il avait fini par comprendre, par saisir l’essence, la signification de la vie, par découvrir, dans les ténèbres où il était déjà perdu, le véritable chemin de son salut, de cette hauteur insoupçonnée et inaccessible aux regards.

Que de richesses dans quelques dizaines de pages donc !

La mort de M. Golouja, quant à elle, met en scène M. Golouja, qui séjourne dans un hôtel d’un modeste bourg sans attrait touristique particulier. Les autochtones s’interrogent sur qui il est, se demandent pourquoi il ne prend pas contact avec la population.

En fait, il avait envie de se retourner et de lier connaissance avec ces gens, mais il avait peur de leurs railleries. Les gens se moquaient souvent de lui, même quand il leur donnait les meilleurs preuves de ses bonnes intentions.

Sur une veine assez semblable à la précédente nouvelle, à partir d’une incompréhension et d’une histoire inventée (Golouja en vient à dire qu’il est venu dans la bourgade pour y vivre ses derniers jours), un récit plus grotesque et absurde prend forme, qui donne à réfléchir sur les thèmes de la contrainte par la société ou encore sur la vanité de l’homme.

Je ressors donc enchanté de ces deux lectures et j’ai d’ailleurs été agréablement surpris de voir le nombre de billets consacrés à ce livre sur la blogosphère : citons donc les avis très positifs de L’ivresse littéraire, Krol ou encore Bonnes feuilles et mauvaise herbe et Parlez-moi de livres. J’ai même découvert qu’il faisait partie de la bibliothèque idéale de Bernard Pivot !

Au final, je ne saurais que trop remercier Goran et vous conseille chaleureusement cette lecture :

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Lisez autre chose

La bouche pleine de terre, suivi de La mort de M. Golouja, de Branimir Šćepanović, traduit du serbe par Jean Descat. Editions Tusitala, Collection Insomnies, 2019, 133 pages.

23 réflexions sur “Branimir Šćepanović – La bouche pleine de terre

  1. Ingannmic 4 mars 2020 / 10:44

    Merci pour cette belle proposition de lecture. De mon côté, je viens de lire Les enfants de Hansen, noté l’an dernier chez Goran ; mon billet paraîtra la 2e quinzaine de mars.

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    • Patrice 5 mars 2020 / 22:04

      Moi aussi, et pourtant, je ne relis que très peu de livres !

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  2. laboucheaoreille 4 mars 2020 / 13:01

    Je vais aller lire la chronique de Goran de ce pas. La vôtre est déjà très alléchante !

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    • Patrice 5 mars 2020 / 22:04

      Merci beaucoup. Je crois qu’on arrive sensiblement à la même conclusion avec Goran 🙂

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  3. lilly 4 mars 2020 / 15:26

    En effet, cela semble être une très bonne pioche, très actuel et très fin sur la nature humaine.

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    • Patrice 5 mars 2020 / 22:08

      Exactement. L’art de dire beaucoup de choses en peu de pages. Et quelle écriture !

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    • Patrice 5 mars 2020 / 22:09

      Je ne serais pas étonné de lire bientôt un billet sur « Passage à l’Est » !

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  4. Ingrid 6 mars 2020 / 10:21

    Bonjour à vous deux,
    Je vous ai envoyé un mail il y a quelques jours pour vous alerter sur mon impossibilité de poster des commentaires sur votre blog. J’ai le même problème avec plusieurs blogs wordpress, mes commentaires se classent en indésirables, voire n’arrivent pas du tout, comme c’est le cas chez Goran.. Bon, je viens de trouver une solution de contournement, je dois signer d’un autre nom et ne pas mettre de lien vers mon blog !! Donc, pendant quelque temps, je reprends mon véritable patronyme…
    En tous cas je note ce titre, il semble pour moi ! J’ai également lu Les enfants de Hansen, noté l’an dernier chez Goran, mon billet paraîtra vers la fin du mois.

    Bonne journée,
    Ingannmic

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    • Patrice 6 mars 2020 / 19:02

      Merci beaucoup Ingrid. Oui, on avait bien reçu ton mail, merci d’avoir pris le temps de signaler le problème. Eva a vérifié entre temps et on a trouvé d’autres commentaires de ta part dans les messages indésirables. A partir de maintenant, on jettera un coup d’oeil régulièrement même si tu t’inscris avec un autre nom. Je me réjouis de lire ton avis sur Les enfants de Hansen ! Bonne journée à toi aussi. Patrice

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  5. Athalie 7 mars 2020 / 10:34

    Le Monténégro ???? !!!! Jamais rien lu de la littérature de ce pays, rien que pour cela, je note ( et si en plus, c’est bien, c’est mieux …)

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    • Patrice 8 mars 2020 / 16:25

      C’était le cas pour moi aussi, et cela fait très plaisir de découvrir de nouveaux auteurs et des pays moins mis en valeur. En tout cas, si le coeur t’en dit, n’hésite pas à nous rejoindre pour ce Mois de l’Europe de l’Est !

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  6. Madame lit 11 mars 2020 / 22:02

    Comme j’ai mentionné sur le blogue de Goran, je n’ai jamais lu un auteur du Montenegro. Vos deux billets m’incitent à jeter un coup d’oeil et à plonger du moins dans ce livre, peut-être pour l’an prochain avec votre Mois!

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