Mario Rigoni Stern – Les saisons de Giacomo

C’est un peu par hasard, en furetant chez un bouquiniste, que je suis tombé sur le livre Les saisons de Giacomo, de Mario Rigoni Stern, un écrivain majeur de la littérature italienne du XXème siècle. Originaire du Nord de l’Italie, à proximité de la frontière autrichienne, il nous livre ici les souvenirs de sa région et de son copain d’école Giacomo. Avec un ouvrage pourtant « très ancré » dans la région et la période qu’il traite (entre-deux guerres), l’écrivain réussit à nous offrir un récit à la portée très universelle.

Les premières pages évoquent un village partiellement à l’abandon suite à la Guerre. L’auteur-narrateur entre dans la maison où son copain d’école Giacomo était né et avait vécu jusqu’à 20 ans, et qui est désormais à l’abandon. Il nous plonge alors dans ses souvenirs, de l’année 1928 et de sa terrible sécheresse, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale.

La première chose qui frappe dans ce livre est la condition difficile dans laquelle vivent les habitants. Il s’agit davantage d’une survie et beaucoup d’entre eux sont obligés de choisir l’émigration, comme le père de Giacomo, qui part ainsi pendant trois ans travailler dans les mines en Lorraine.

A l’époque il y avait des gens qui ne pouvaient même pas s’acheter de quoi accompagner la polenta et tous les trois, quatre jours, dans l’attente de pouvoir vendre ce qu’ils trouveraient en creusant, ils prenaient du sang au cou de la vache qu’ils avaient dans leur étable et ils le mangeaient cuit avec de l’oignon ; au mois de mai les escargots aussi furent les bienvenus et, plus tard, avec la polenta on mangeait des myrtilles, des fraises et des framboises. Comme on était content de prendre un lièvre au collet ! Beaucoup d’enfants attrapaient les oiseaux avec de la glu ou avec une fronde, c’était là, pour certaines familles, le seul plat de viande.

Cette vie très modeste est aussi le lot de Giacomo : obligé d’arrêter tôt l’école, on le voit ainsi ramassant des billes de plomb et de cuivre sur d’anciens champs de batailles pour se payer un billet de cinéma. Et il n’est pas le seul. C’est l’occupation majeure des hommes dans cette région ; on les appelle d’ailleurs « les récupérateurs ». Les reliquats de la Première Guerre Mondiale sont omniprésents dans la région, qui a vu s’affronter les troupes italiennes et autrichiennes. On recherche toute sorte de métal qu’on peut ensuite revendre, parfois au péril de sa vie.

Pensez un peu, disait Nin, d’abord tirer pour tuer les hommes et maintenant aller à la recherche des obus pour pouvoir manger !

Ce sont parfois des corps de soldats que l’on déterre, et l’on devine la critique de la guerre par Mario Rigoni Stern :

Giacomo et son père, après la récolte du foin, gravissaient le sentier du Camin tous les matins de bonne heure. Ils n’étaient pas les seuls car la récupération du matériel de guerre à l’abandon était restée le seul travail permettant de gagner quelque chose. (…) Giacomo avait assisté avec étonnement à toute l’opération, en silence, et quand son père le regarda et dit : « C’était un Hongrois. Lui aussi il avait une mère et une maison où on l’attendait », il éprouva une forte émotion et il s’éloigna. Peut-être voulait-il demander quelque chose, pourquoi son père s’était comporté ainsi, pourquoi la guerre. Mais il ne savait pas s’expliquer. Il ne parla pas de la journée.

Si la guerre a fait tant de dégâts dans cette région, il semble que les leçons n’en aient pas encore été tirées. Sur les restes d’une précédente guerre, sans le savoir, on préparait la prochaine. On construit par exemple un ossuaire qui, au lieu d’être un lieu de témoignage sur les sacrifices de la guerre et une mise en garde à l’attention des jeunes générations, sert à appuyer des discours patriotiques. Oui, nous sommes bien dans l’Italie de Mussolini, qui cherche à magnifier l’histoire du pays. Un jour, lorsque Giacomo lit son livre d’histoire devant sa grand-mère, celle-ci devient muette devant le récit qui en est fait, si loin de la vie âpre qu’ils menaient :

La grand-mère ne parla plus. Elle pensait peut-être à son homme mort sur le Kukla, aux conditions dans lesquelles ils avaient dû se sauver en abandonnant tout, à leur vie de réfugiés, à la fièvre espagnole, à l’état dans lequel ils avaient retrouvé leur terre, à son gendre émigré en France bien qu’on ait gagné la guerre ; à la façon dont, en revanche, on racontait l’histoire à l’école.

On s’aperçoit également que si les jeunes adhèrent aux Jeunes Fascites, c’est moins par conviction politique que pour glaner quelques petits avantages, comme l’obtention d’un équipement de ski gratuit… mais la guerre aura tôt fait de les rattraper.

J’ai beaucoup aimé ce livre, simple, authentique, proche des gens et de la région qu’il décrit, mais qui nous met en garde contre les guerres, les ravages qu’elles occasionnent. Je vous recommande vivement de vous plonger dans Les saisons de Giacomo en :

X Achetant ce titre chez votre libraire et bouquiniste

l’empruntant dans votre bibliothèque

lisant autre chose

Les saisons de Giacomo, de Mario Rigoni Stern, traduit de l’italien par Claude Ambroise et Sabina Zanon Dal Bo. Editions 10/18, 2003, 225 pages.

9 réflexions sur “Mario Rigoni Stern – Les saisons de Giacomo

  1. luocine 3 octobre 2021 / 16:09

    Je vais suivre ton conseil mais je ne sais pas quand je le lirai.

    J'aime

  2. laboucheaoreille 4 octobre 2021 / 05:33

    Le contexte historique a l’air très important dans ce roman et ce témoignage sur la guerre doit être assez prenant.

    J'aime

  3. keisha41 4 octobre 2021 / 06:50

    Je n’ai lu qu’un livre de l’auteur, me promettant d’y revenir…

    J'aime

  4. Passage à l'Est! 6 octobre 2021 / 14:32

    Je n’ai toujours rien lu de Rigoni Stern depuis que je l’ai découvert grâce à Dominique/A sauts et à gambades, mais ta chronique me conforte dans mon opinion que j’ai de belles lectures en perspective avec lui. (Jolies fleurs!)

    J'aime

  5. dominiqueivredelivres 17 octobre 2021 / 12:18

    j’ai raté ton billet à sa parution grrrrr
    j’aime l’auteur et ce livre, j’ai à peu près tout lu de M R Stern toujours avec bonheur c’est vraiment un grand écrivain qui écrit sur ces régions qui pendant longtemps n’ont pas eu de nom à force de changer de frontières

    J'aime

  6. cleanthe 17 octobre 2021 / 16:11

    Un auteur que je veux lire depuis des années. Il y a bien 10 ans, j’avais même acheté plusieurs de ses livres en italien lors d’un séjour un Italie. Et puis tout ça s’est ensommeillé sur les étagères de ma bibliothèque. Mais bon, c’est parfois rassurant de savoir qu’un grand auteur attend tout prêt pour un jour de désœuvrement.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.