Marie Darrieussecq – Être ici est une splendeur

Schade a été le dernier mot de Paula Becker avant de rendre son dernier souffle à l’âge de 31 ans. Dommage de ne plus pouvoir peindre, de s’être arrêtée en plein envol artistique, dommage de ne plus pouvoir retourner dans son cher Paris, dommage de ne pas voir grandir son enfant. Sur à peine 150 pages et sous le titre Être ici est une splendeur, Marie Darrieussecq ressuscite Paula et nous offre le formidable portrait d’une femme-artiste.

J’ai écrit cette biographie à cause de ce dernier mot. Parce que c’était dommage. (…) Parce que j’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. Je veux lui rendre plus que la justice : je voudrais lui rendre l’être-là, la splendeur.

Née en 1876 dans une famille ouverte d’esprit, Paula a toujours eu le soutien (psychologique et financier) de sa famille pour poursuivre sa passion artistique (même si son père y a ajouté une condition purement pragmatique sous la forme d’étude d’institutrice – au cas où). A l’âge de 20 ans, Paula s’installe à Worpswede en Basse-Saxe et intègre ainsi une colonie d’artistes qui cherchaient dans cette région de marais à la lumière pâle l’inspiration pour leurs oeuvres. Parmi eux, l’un se démarque par sa notoriété – Rainer Maria Rilke. Ce Pragois de langue allemande qui n’a alors que 25 ans, se lia d’amitié avec Paula, mais épousera sa meilleure amie, la sculptrice Clara Westhoff. Paula, quant à elle, devient alors Modersohn en épousant le peintre Otto Modersohn (sous une autre condition émise par ses parents : des cours de cuisine d’abord !).

A Berlin en 1901 l’art culinaire commence par la patate : pelée, pas pelée, bouillie, rôtie, en chemise, en purée, en bouillon, en salades. Puis le ragoût de boeuf, le pain de viande, la fricassée de veau. Une séance sur la carotte. Les desserts. (…) Elle ne supportera pas au-delà de huit semaines ce siècle culinaire, malgré les musées avec sa cousine Maidli.

Néanmoins, Paula n’est pas un oiseau fait pour rester en cage et entreprend des voyages à Paris, se laisse inspirer et … peint. Vive d’esprit, libre et fine observatrice, comme le démontrent ses nombreuses lettres – témoins de l’époque, du Paris du début du XXème siècle avec les changements propices aux femmes-artistes, mais aussi de l’Allemagne (encore) innocente -, Paula est la première artiste à s’être peint nue et développe vite un style qui lui est propre.

Chez Paula il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes. (…) Il n’y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit.

La tombe de Paula Becker est ostentatoire, décorée d’une statue de femme nue avec un bébé et de grandes inscriptions mentionnant Dieu. Dans ses journaux, elle l’imaginait différemment, bien plus simple et discrète. J’ose croire qu’elle aurait trouvé le livre de Marie Darrieussecq bien plus conforme à son image. Elle n’avait pas besoin des autres pour s’exprimer, laissons-lui donc le dernier mot :

« Un seul but occupe mes pensées, consciemment ou inconsciemment. » « Oh, peindre, peindre, peindre ! »

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Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, de Marie Darrieussecq. P.O.L, 2016, 160 pages (disponible en poche chez Folio)

Ma participation au Printemps des artistes de La bouche à oreilles

16 réflexions sur “Marie Darrieussecq – Être ici est une splendeur

  1. Avatar de keisha41 keisha41 4 Mai 2024 / 07:55

    Sur sa vie il existe le film Paula, intéressant, bien filmé. (l’actrice a deux expressions, et voilà)(le mari avait de drôles d’idées aussi)

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    • Avatar de Eva Eva 7 Mai 2024 / 14:09

      Merci Keisha ! Ce film m’intéresse beaucoup. Je viens de regarder la bande annonce et j’espère le trouver dans son intégralité.

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  2. Avatar de Sacha Sacha 4 Mai 2024 / 12:08

    Je note le film et le livre! Je ne suis pas très branchée « biopics » de personnalités contemporaines mais j’aime bien ceux qui concernent des vies plus anciennes et cette femme me semble avoir été d’une liberté avant-gardiste, c’est toujours un argument positif pour moi.

    Aimé par 1 personne

    • Avatar de Eva Eva 7 Mai 2024 / 14:09

      Je suis pratiquement sûre que le livre te plairait. C’est très bien écrit et le portrait de Paula est vraiment vivant. Je vais aussi essayer de trouver le film (la bande annonce est prometteuse)

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  3. Avatar de laboucheaoreille laboucheaoreille 5 Mai 2024 / 10:01

    Bonjour Éva et merci pour cette participation au Printemps des artistes! J’avais lu « Être ici est une splendeur » et je l’avais bien aimé. Surtout la relation d’amitié entre Paula Moderssohn et Rilke m’avait beaucoup touchée ! Je prends note de ta chronique pour le bilan de juin. Très bon dimanche !

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    • Avatar de Eva Eva 7 Mai 2024 / 14:11

      Merci Marie-Anne. J’étais sûre que tu l’avais déjà lu. Les échanges entre Rilke et Paula sont touchants (même si, à mon avis, elle avait de la chance qu’il ait épousé une autre femme 😉 et cette colonie d’artistes devait être un lieu très intéressant.

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  4. Avatar de luocine luocine 5 Mai 2024 / 16:40

    je ne connaissais pas cette artiste mais elle m’intéresse , évidemment!

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    • Avatar de Eva Eva 7 Mai 2024 / 14:11

      Un petit livre qui de surcroit sera sûrement disponible dans la plupart des bibliothèques !

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