F. comme frères – Alain Claude Sulzer

Dans la région de la Ruhr des années 60/70, grandissent côte à côte deux garçons, Frank et le narrateur du roman F. comme frères. Le titre du livre en version originale, Fast wie ein Bruder*, résume parfaitement leur relation. Comment s’est déroulée leur vie et qu’est devenue leur amitié, c’est ce que raconte la belle plume d’Alain Claude Sulzer.

Une amitié comme on les a tous connues, née naturellement, portée par des conditions extérieures : les appartements voisins, le même âge et dans leur cas de surcroit la même tragédie familiale. Seraient-ils devenus amis à l’âge adulte ? C’est peu probable, mais lors de ces années d’enfance joyeuse, ils sont soudés, les pères enlevant même la cloison qui sépare les deux balcons.

Après un scandale survenu dans l’immeuble, les deux familles déménagent et le chemin des deux jeunes hommes se sépare. Quelques années auparavant, lors d’une exposition, Frank s’est enflammé pour l’art, la peinture, une passion qui l’engloutira complètement et il finira par partir pour New York, car où d’autre aller pour devenir un grand artiste ? Mais le New York des années 80 ne lui montrera pas sa face dorée… Le roman interroge sur la création – pourquoi et pour qui crée-t-on ? – et sur le sort des artistes qui ne gagnent en notoriété qu’à titre posthume. C’était le cas de Frank, dont les peintures ressurgiront des années plus tard.

Il n’a jamais bénéficié d’un semblant de reconnaissance, ni même d’un succès d’estime. Aucun galeriste ne s’est intéressé à lui, aucun collectionneur ou critique ne s’est enthousiasmé pour son travail, personne n’a crié au génie. Comme si ni lui ni ses tableaux n’existaient alors qu’on faisait tout un foin des œuvres d’autres artistes.
Sa mise, dont l’effet a fini par s’essouffler, attirait davantage l’attention que ses premières créations. Cela ne l’a pas empêché de peindre tableau sur tableau avec une énergie intarissable, tandis qu’autour de lui tous préféraient d’autres matériaux, d’autres supports et d’autres moyens d’expression. Il n’a rien vendu, ou pas grand-chose. La fin de ses études à l’Académie et son arrivée sur le marché n’y ont rien changé. Pas plus que New York, je crois.

Le narrateur, désormais sexagénaire, revient sur sa vie et j’ai beaucoup aimé la voix de cet homme dont le métier de caméraman était d’observer, de capter, de transformer une réalité en images. Sa personnalité ressort progressivement, avec ses faiblesses, quand il regarde sa vie sans en rajouter, avec certains regrets aussi, parfois pour sa passivité, montrant ainsi le temps révolu.

A part ce cheminement personnel, l’auteur décrit la société de l’époque et n’hésite pas en même temps à dénoncer certains stéréotypes (liés aux homosexuels, malades du sida etc.), en maintenant parfois le langage utilisé autrefois. Il a ainsi insisté à garder le Z-Wort (mot allemand qui désigne des Tsiganes et est maintenant jugé péjoratif), le faisant renoncer à une subvention littéraire de la ville de Bâle.

Dans un entretien, l’auteur abordait la question de la fin du livre qui n’apporte pas les réponses à toutes les questions et fera peut-être légèrement grogner certains lecteurs (dont moi). Sa réponse m’a fait bien sourire et je dois admettre qu’il avait raison : ce genre de fin laisse finalement une empreinte plus durable dans la mémoire du lecteur. Un très beau roman.

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F. comme frères, d’Alain Claude Sulzer. Traduit de l’allemand (Suisse) par Johannes Honigmann. Phébus, 2026, 160 pages. 

* Presque comme un frère

Si vous êtes près de Genève, sachez que A. C. Sulzer est invité exceptionnel au festival du LÀC, samedi 6 juin 2026.

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