Uranova – Lenka Elbe

La République Tchèque est un terreau fertile pour la littérature. Si les noms de Kundera, Hrabal, Čapek, Hašek… font partie des classiques, il faut se réjouir de voir aujourd’hui une génération d’écrivains de plus en plus traduits dans notre langue : on pensera à Kateřina Tučková, Alena Mornštajnová ou encore Marek Šindelka. Autrice d’un seul roman paru dans son pays en 2021 et intitulé Uranova, Lenka Elbe est moins connue mais fut saluée par la critique à l’occasion de la sortie de ce titre, qui nous emmène dans une localité près de Karlovy Vary, Jáchymov, mais surtout dans une histoire assez burlesque et menée avec beaucoup de talent.

La ville de Jáchymov(Sankt Joachimstahl en allemand) est, à l’instar de sa voisine Karlovy Vary, une ville de thermes située non loin de la frontière allemande.

Son histoire est riche mais également tragique : ville majeure de Bohême grâce à la découverte de mines d’argent (le plus gros gisement au monde au XVIIème), connue pour sa monnaie, le thaler, dont le nom évoluera en dollar, elle se transforma au XXème siècle en lieu d’exploitation d’uranium vers lequel on envoyait les prisonniers politiques.

Menschik en était déjà à l’année 1949 où, disait-il, l’extraction de l’uranium avait démarré de façon très intensive. On avait extrait d’ici huit mille tonnes et, ajouta-t-il, tout avait été envoyé directement en Union soviétique. (…) Les ouvriers, en majorité des prisonniers, respiraient toute la journée des poussiers d’uraninite concassée et, très vite, ils se mirent à mourir.

Si ce contexte est bien sûr mentionné, Uranova est bien plus qu’un roman sur fond histoire. Il met en scène un couple anglais, Henri Robotham et Suzanne Accord, venant passer quelques jours en 1999 en République Tchèque. La raison de ce séjour ? Il s’agit d’une « thérapie de réminiscence » pour Henri qui, 31 ans plus tôt, a perdu sa compagne de l’époque, Angela, dans des conditions très obscures alors qu’elle séjournait à Jáchymovpour visiter sa famille paternelle. Le couple formé par Henri et Suzanne n’est pas des plus harmonieux, et tous les deux pensent profiter au delà de cette thérapie, de l’effet positif de la cure (les « bains au radon » sont une spécialité de la ville).

La doctoresse apprit donc que Suzanne avait non seulement l’air d’une névrosée, mais qu’elle en était une. Et qu’il s’agissait d’un cas franchement lourd. Cette femme était une sorte d’entrepôt à angoisses de toutes sortes, surmonté d’une insommnie permanente assortie de quintes de toux. Elle lui confia que, bien qu’elle ait toujours été un peu nerveuse, ça avait brusquement empiré après avoir rencontré son homme qui, disait-elle, avait des problèmes psychiques assez particuliers, et que plus ils vivaient ensemble, plus son état à elle empirait.

Rapidement, Henri cherche à retrouver le lieu où périt Angela, son corps n’ayant jamais été retrouvé. Dans cette quête, il tombe sur des personnages parfois bizarres travaillant à l’hôtel : le vieux Schmitt, qui étrangement porte la montre qu’avait Angela le jour de sa disparition, l’infirmière Elbe (clin d’oeil au nom de l’autrice) qui est accompagnée d’un chien imaginaire, ou encore la doctoresse Estela Hansová dont il semble s’éprendre. Les clients de l’hôtel forment également une société des plus bigarrées.

Alternant entre l’humour (parfois noir), l’amour, le fantastique et l’irrationnel, mais aussi la dimension historique et politique, Uranova est assez inclassable, mais c’est un livre très bien construit. J’ai été happé par cette histoire alors que je goûte assez peu les narrations faisant trop appel à l’imaginaire. Je vous le conseille vivement et serais d’ailleurs heureux de le voir chroniqué lors de la Rentrée à l’Est organisée par Sacha autour des littératures tchèques et slovaques. Il le mérite amplement et le lecteur aura le plaisir de faire une heureuse découverte !

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Uranova, de Lenka Elbe, traduit du tchèque par Eurydice Antolin. Aux forges de Vulcain, 2026, 448 pages.

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