Vivre 1000 ans – Laurent Alexandre & Alexandre Tsicopoulos

Dans un essai au titre quelque peu provocateur ou qui, pour le moins interpelle, Vivre 1000 ans – Quand l’IA règne et la mort recule : rêve ou cauchemar ?, Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos échangent sur ce qu’ils appellent « la mort de la mort » et plus généralement les révolutions engendrées par l’Intelligence Artificielle et leur impact sur nos sociétés humaines.

Laurent Alexandre est chirurgien, énarque, et fondateur de plusieurs entreprises alors que Laurent Tsicopoulos est entrepreneur et essayiste. Au-delà de leurs parcours, c’est surtout l’âge qui les différencie : le premier a 65 ans, et regrette que les innovations qu’il voit poindre ne s’adresseront pas à sa génération ; le second a 25 ans, il en bénéficiera, mais s’interroge de façon critique sur leur pertinence. Le livre est scindé en quatre parties, la première abordant justement les rêves d’éternité, le dernier se concluant sur le système de pensée qui habite la Silicon Valley et débouche sur des propositions de décisions à prendre pour garder le contrôle de nos vies.

Vous vous souvenez peut-être de cette discussion qui avait été saisie entre Vladimir Poutine et Xi Jinping en septembre 2025 lors de la commémoration de la fin de la Seconde Guerre Mondiale à Pékin et dans laquelle ils évoquaient la possibilité de vivre jusqu’à 150 ans ? C’est à cet événement que j’ai immédiatement pensé en lisant les premières pages du livre. Grâce aux NBIC (Nanotechnologies – Biotechnologies – Informatique – Sciences Cognitives) « dopés » par l’IA, ce rêve – ou cauchemar – devient réalité. « On ne traite plus un organe cassé, on gère un capital biologique sur des décennies, avec des biomarqueurs, de l’IA et une biologie intégrative », peut-on lire. Au-delà des aspects médicaux, les auteurs s’entretiennent sur les mutations que cela engendre : le problème du sens de la vie et du contrat social et de l’organisation de la société, car la mort réglait en fait la vie humaine. De même, à quoi bon étudier si les métiers deviennent rapidement caduques.

Et ce déplacement crée un malaise générationnel : ceux qui ont construit leu vie sur la rareté du savoir voient leur capital intellectuel se dévaluer. Ceux qui arrivent voient que l’accès à l’intelligence est plus facile, mais que le tri se fait ailleurs, souvent de façon moins explicite, donc plus anxiogène.

Les deux auteurs, s’ils se rejoignent sur certains aspects, montrent aussi leur désaccord : « Voilà le cœur de mon accusation. Vous voulez engager l’humanité dans un pari existentiel que vous ne paierez pas. », dit le plus jeune, alors Laurent Alexandre reproche à Alexandre le réflexe de la peur. Pour lui, il est important de réapprendre le goût du futur – « Le réactionnaire de demain, ce n’est pas le vieux qui regrette le Minitel. C’est le jeune qui a peur de l’avenir et qui appelle ça la sagesse. »

J’ai trouvé également très intéressant, mais franchement inquiétant, le chapitre dédié à la Silicon Valley – à cette sphère d’acteurs qui ont soutenu Trump aux dernières élections et qu’on qualifie de plus en plus de « techno-fascistes » et leur grille de lecture.

Dans cette nouvelle religion, l’humain n’est plus le centre. Les prophètes de la Vallée ne promettent plus l’émancipation de l’homme par la technique puisqu’ils préparent l’émancipation de la technique hors de l’homme. (…) Le défaitisme de Larry Page, le cofondateur de Google, est stupéfiant. Lors d’une discussion racontée par son biographe, Elon Musk s’inquiète devant Page : sans garde-fous, l’IA peut rendre l’espèce humaine hors-jeu, voire l’éteindre. Page réplique que ce n’est pas un drame. Si les machines dépassent l’homme, ce sera simplement « la prochaine étape de l’évolution ». Puis il lâche l’accusation qui résume tout :  Musk serait « spéciste », coupable de préférer l’humain à d’autres formes de vie potentiellement conscientes. 

C’est un livre important car il permet d’ouvrir les yeux sur ce futur qui se dessine et, comme je le mentionnais au début, il dresse des propositions intéressantes (allant de la création d’un service civique technologique obligatoire, à une refondation de l’école autour du jugement, et non plus de la connaissance, en passant par un rattachement juridique territorial des IA). Même si ce n’est pas le propos du livre, je me posais la question de savoir comment cette révolution IA est possible du point de vue énergétique, et émets néanmoins quelques doutes sur la substitution de certains métiers, tout en regrettant quelques répétitions dans le propos. Cela ne remet pas en cause l’intérêt du livre et je vous conseille :

X de l’acheter chez votre libraire

X ou de l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Vivre 1000 ans. Quand l’IA règne et la mort recule : rêve ou cauchemar, de Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos. Buchet Chastel, 2026, 304 pages.

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