L’Equilibre du monde – Rohinton Mistry

Si mes incursions dans la littérature indienne furent jusqu’à aujourd’hui relativement limitées, je garde un excellent souvenir de Le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy ou encore de Le riz et la mousson de Kamala Markandaya. L’équilibre du monde, de l’écrivain canadien d’origine indienne Rohinton Mistry, ne fera pas exception au constat : dans ce roman fleuve, l’auteur brosse un portrait des plus réussis de l’Inde d’après-guerre à travers quelques personnages différents et attachants.

Les histoires de souffrance ne sont pas drôles quand on en est le héros principal.

Nous sommes en 1975. Dans un train bondé, plusieurs personnages se dirigent vers une grande ville (Bombay, même si ce nom n’est jamais cité). Le hasard fait que deux tailleurs, Ishvar et son neveu Omprakash, lient connaissance avec le jeune Maneck. Les trois personnes ont un point commun : elles se rendent au même endroit, chez Dina Dalal ; les deux premiers dans le but de travailler comme tailleurs, le dernier pour se loger tout en continuant ses études. C’est le point de commencement d’un long récit qui, s’il se déroule au présent au milieu des années 70 puis en 1984 pour l’épilogue, traite l’histoire du pays durant plusieurs décennies, car il évoque l’histoire des protagonistes en remontant dans le temps.

Cette immersion dans la réalité de la société indienne est à couper le souffle. On sent d’abord le poids des castes. Le père d’Ishvar avait décidé que ses enfants changeraient de caste en passant de celle des tanneurs à celle des tailleurs, ce qui était mal vu et était jadis sanctionné par la peine de mort. Plus généralement, ce système de castes était le fondement de la société, et justifiait des sanctions sévères – nous sommes alors dans les années 40 – :

Pour avoir marché sur le côté de la rue réservé aux hautes castes, Sita avait été lapidé, mais pas jusqu’à en mourir – les jets de pierre avaient cessé au premier sang. Gambhir avait eu moins de chance ; on lui avait versé du plomb fondu dans les oreilles parce qu’il s’était aventuré à proximité du temple pendant qu’on y disait des prières. Dayaram, reniant son engagement de labourer le champ d’un propriétaire, avait été forcé de manger les excréments de son employeur sur la place du village.

Les tensions entre communautés, la vie dans des situations extrêment précaires, l’arbitraire du régime (Indira Gandhi avait instauré de 1975 à 1977 un état d’urgence qui justifiait beaucoup d’abus), la corruption, et des politiques de stérilisation forcée marquent cette époque. Ce dernier point est d’ailleurs absolument choquant.

Dans la rue, on remarquait aisément les victimes de vasectomie forcée, surtout chez ceux qui ne possédaient pas de vêtements de rechange. Des taches de pus dans l’entrejambe racontaient l’histoire.

Néanmoins, même si ces événements constituent l’arrière-plan du roman, ce dernier ne se limite pas à cela. L’humanité de certains personnages (principaux mais aussi secondaires), l’humour, la force de la narration font que le récit nous emporte du début à la fin. L’Equilibre du monde est un livre majeur que je vous conseille :

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L’Equilibre du monde, de Rohinton Mistry, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain. Albin Michel, Le livre de poche, 2001, 890 pages.

Participation à « Quatre saisons de pavés » (Au milieu des livres – Moka), aux « Pavés de l’Eté » (La petite liste – Sybilline) et aux « Epais de l’Eté » (ta d loi du cine chez dasola).

Ce livre me permet également de participer à la cinquième saison de Sous les pavés les pages organisée par Booking & A les lire.

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