Chiens de rizières – Marin Postel

Qui est Mỹ, la jeune femme qui, un jour, vers la fin de la mousson, a poussé la porte d’un bistrot saïgonnais pour y travailler comme serveuse ? Une femme innocente, une victime ou une manipulatrice aux manières de princesse ? C’est à cette question qu’on cherchera la réponse avec les personnages du deuxième roman de Marin Postel, Chiens des rizières.

(….) ça s’agitait depuis longtemps en ville, le boucan métallique des klaxons et les cris qu’on entendait. Plus bas, la rue Bá Lân bourdonnait, le bruit d’un marteau piqueur traversait la fenêtre. Il valait mieux aimer le vacarme pour vivre dans une ville pareille. La nuée de scooters sur les chaussées avait remplacé les marécages à moustiques.

Le récit gravite autour de Mỹ, mais également autour d’un lieu où les Français ont pour habitude de se rencontrer, La Plantation, « un troquet fatigué », géré par Claude, plus local que local, et sa femme Anh. Ce « bout de France entouré de Vietnam » représente un refuge pour les expatriés, souvent frustrés, aux rêves déchus, des jeunes franco-vietnamiens ou pour des autochtones désireux d’échanger dans la langue de Molière.

Avec un peu de chance, il échapperait aux blagues grasses et aux discours désabusés des habitués, qui crachaient tout à tour sur le Vietnam ou la France – les expatriés étaient déjà une race à part, mais La Plantation c’était tout un roman, un îlot d’une autre époque, réchappé jusque-là des travaux perpétuels qui malmenaient la ville.

Les policiers locaux s’y aventurent régulièrement, entre autres pour parler des filles, essentiellement de la campagne, piégées par le réseau de trafiquants dont La ligue de protection des femmes tentent de les libérer.

Martin a cédé une fois. Il était ivre, il a laissé Tran l’entraîner, le choc a été brutal. Il venait pour voir, il avait bien entendu dire comment ça se passait, mais il supposait que ça serait moins laid, plus sensuel sous les tropiques. Il ignorait que c’était partout pareil, à toutes les époques, même dans les anciens bordels à piano et à frous-frous d’Europe, des femmes qu’on aligne et qu’on asservit.

Les personnages féminins restent dans l’ombre, apparaissent brièvement, souvent réduites à leur corps. Celles, travaillant dans les bordels, celles qui ont succombé aux fausses promesses pour échapper à une vie de travail dans des rizières ou les élevages de crevettes. On aperçoit leur condition à travers les voix de quelques hommes, qui ont croisé le chemin de Mỹ à Saïgon et qui s’aventureront plus tard à sa recherche.

Tout ce qu’on devait trouver dans le fond d’une province misérable comme celle de Ben Tre, c’était des petites boudeuses ignares, des proies toutes désignées. Mỹ avait grandi dans une maison lépreuse enfouie sous les herbes hautes et les cocotiers, et probablement qu’un malin l’avait séduite. Ca devait arriver tôt ou tard. Malheureusement pour elle, vu ses formes pleines et son accent marqué du delta, on pouvait la classer parmi ces gamines qui poussent trop vite pour leur village, et que les adultes s’accordent à lorgner.

Marin Postel était lui-même actif dans une association luttant contre la traite des femmes. Basé directement à Vietnam, il a puisé dans son expérience personnelle et offre ainsi au lecteur un véritable dépaysement en l’invitant dans les rues de Saïgon ou sur le Mekong. En effet, cette immersion dans la ville de Saïgon est un grand atout du roman, portée par des descriptions très vivantes, loin des brochures d’office de tourisme, nous laissant ainsi entrevoir le sort des marginaux, des jeunes sans perspectives ou des femmes en proie au tourisme sexuel. Un portrait sans fard et un miroir de nos sociétés occidentales.

Il avait une demi-heure de route jusqu’au bar depuis leur quartier. Les boutiques défilèrent. Corbeilles de plastique, casseroles, pots de fer, billets votifs pour les prières, grands et petits bocaux de ginseng, couteaux, ustensiles et fourchettes, fruits exotiques, peluches ou autres jouets. Le soleil était hostile et dans son dos déjà coulait la transpiration. Le bric-à-brac des magasins de quincaillerie brillait. Il eut une pensée pour les conducteurs de cycle-pousses autour du marché, qui pédalaient pour des touristes obèses. Vers le quartier routard des springbreakers décuvaient, prêts à sillonner la vile en rotant leur tequila bon marché, les muscles débordants de leurs débardeurs fluo.

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Chiens de rizières, de Marin Postel. Phébus, 2026, 291 pages.

Avec cette lecture, je participe à Sous les pavés, les pages (Saigon) chez Ingannmic et Athalie

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