
Quatrième roman de Gouzel Iakhina dont j’avais beaucoup apprécié les débuts littéraires dans Zouleikha ouvre les yeux, Eisen est une biographie dense, romancée et très vivante du réalisateur russe emblématique de l’Union Soviétique, Sergueï Eisenstein (1898-1948).
Il savait se faire admirer. Etonner et frapper. Faire parler de lui – qu’on le loue ou le critique, peu importait. Au pire, faire penser à lui. Il faisait effet sur tout le monde.
Eisenstein est né à Riga en 1898. Son père était l’architecte de la ville et lui-même développe très rapidement de grandes aptitudes pour le dessin (il fera des caricatures toute sa vie).
Ses deux grandes passions, le dessin et le théâtre, remplirent son enfance et sa jeunesse. Ainsi que ses deux grandes douleurs, la trahison de sa mère et l’étroitesse de son talent. Deux clowns, le joyeux et le triste, vivaient dans son âme : l’un pour l’extérieur, l’autre pour lui-même.
Dans les différents chapitres du livre (qui font écho aux films réalisés par Eisenstein), Gouzel Iakhina retranscrit très bien l’enthousiasme et l’exubérance du réalisateur qui trouva très tôt le succès (La Grève, puis Le Cuirassé Potemkine en 1925, à l’occasion duquel le pouvoir lui avait déjà confié la tache de célébrer la première révolution russe de 1905). On suit ainsi Eisenstein dans le tournage de plans qui deviendront légendaires, dans la genèse de l’écriture, ou encore dans des conditions épiques de réalisation (Ivan Le Terrible, son dernier film, sera filmé en grande partie la nuit car l’électricité était coupée le jour durant la guerre). Biographie ne signifie ici aucunement hagiographie, et la romancière montre aussi à quel point Eisenstein pouvait être exécrable avec ses collaborateurs, très égocentrique et peu empathique (notamment avec les femmes qui l’accompagnèrent dans sa vie).
Evoquer Eisenstein signifie également traiter de la période dans laquelle il fut actif : la Russie communiste, de ses débuts à la Seconde Guerre Mondiale, en passant par celle des purges – le tout sous la figure menaçante de Staline, qui décidait même de ce qui pouvait être montré dans les salles de cinéma. Le souci esthétique d’Eisenstein, sa volonté de marquer les esprits étaient plus fortes que la fidélité à la réalité, et s’accommodaient fort bien des desiderata du pouvoir, jusqu’à certaines limites (il fut obligé de redécouper les scènes incluant Trotski dans 1905, l’interdiction d’Alexandre Nevski intervint après la signature du pacte germano-soviétique, et ce malgré un succès phénoménal). Dans la seconde partie d’Ivan le Terrible, Eisenstein veut faire parler son coeur et passe des messages hostiles aux autocrates, ce qui lui vaudra d’être mis de côté par le régime.
Malgré certaines longueurs, Eisen est un roman vraiment intéressant sur un personnage assez hors du commun et son époque, qui invite à réfléchir aux rapports entre art et politique, à l’art de la manipulation par les images et fait écho à la Russie contemporaine. Je vous conseille :
X de l’acheter chez votre libraire
X ou d’emprunter dans votre bibliothèque
de lire autre chose
Eisen de Gouzel Iakhina, traduit du russe par Maud Mabillard. Les Editions Noir sur Blanc, 2026, 512 pages.
Participation à « Quatre saisons de pavés » (Au milieu des livres – Moka)
