Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre

MirbeauQuand, en 1900, parut Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, son auteur dut faire face à un accueil froid de la critique, considérant ce roman comme immoral. Le succès populaire fut rapidement au rendez-vous pour ce titre, qui restera comme le plus connu de l’écrivain, et relate sous la forme d’un journal intime des épisodes de la vie de Célestine R., une femme de chambre.

Célestine R. vient d’arriver au Mesnil-Roy, un lieu imaginaire de Normandie, pour être au service des Lanlaire. Lui est un propriétaire frustré, enrichi de façon plus ou moins honnête, son épouse une femme pingre à l’humeur changeante. Dès le début du roman, Célestine précise d’ailleurs la tonalité qu’elle souhaite donner à ce journal intime :

D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire tout la franchise qui est en moi et, quand il faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture. (…)

Si son service chez les Lanlaire (« sa onzième place en deux ans ») sert de fil rouge au récit, Célestine s’autorise de nombreux sauts de côté pour évoquer les souvenirs d’autres employeurs, ou encore la vie dans un bureau de placement, qui avait pour mission de trouver des maisons où « placer » le personnel de service.

Comme vous l’avez senti à la lecture du premier extrait, Mirbeau critique via Célestine la classe des nantis :

J’adore servir à table. C’est là qu’on surprend ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime.

Cette critique ne s’arrête pas là. On sent que les conditions de travail étaient difficiles : nombre d’heures important, caprices des maîtres qui veulent que le personnel soit toujours présent… ou encore droit de cuissage. Certaines femmes de chambres étaient engrossées par le maître de maison.

C’est une autre époque qui s’ouvre à nous. Célestine raconte ainsi le cas d’un jardinier et de sa femme qui vont travailler pour une comtesse qui les avertit dès le début qu’elle les chassera si le couple venait à avoir un enfant (« D’ailleurs, croyez moi… Quand on n’est pas riche… mieux vaut ne pas avoir d’enfant »)

La force du livre repose également dans son équilibre. Il n’y a pas d’un côté une honnête femme de chambre (même si, en lisant son histoire personnelle, on comprend les difficultés qui ont été les siennes) et de l’autre des maîtres abjects. Célestine a eu des comportements condamnables avec certains employeurs, et n’est pas un parangon de vertu :

Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec… Mais, un de plus ou de moins, au fond qu’est-ce que cela ferait ?…

Elle est simplement à l’image de la nature humaine, et la fin du roman confirmera cela.

Enfin, l’un des aspects intéressants du roman réside dans l’arrière-plan que constitue l’affaire Dreyfus (ça m’a rappelé la lecture du livre de Roger Martin, Il y a des morts qu’il faut qu’on tue, qui se déroule aussi à cette période). Rappelons à cet égard que si l’une première version du livre parut en 1891-1892, la version actuelle fut livrée après de profonds remaniements dans le journal dreyfusard La revue blanche. C’est sous les traits de Joseph, le jardinier des Lanlaire, que se dessinent les tensions politiques de l’époque :

La lecture terminée, Joseph a bien voulu m’exposer ses opinions politiques… Il est las de la République qui le ruine et qui le déshonore… Il veut un sabre… (…) Il est pour la religion… parce que… enfin… voilà… il est pour pour la religion… (…) Il a accroché, sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont ; dans sa chambre, celui de Déroulède ; dans la petite pièce aux graines, ceux de Guérin et du général Mercier… de rudes lapins… des patriotes… des Français, quoi ! (…) Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, des férocités sanguinaires… Et il ne va jamais en ville sans une matraque.

Au final, voilà un tableau de la société de la fin du XIXème que je vous conseille de lire. Le seul aspect négatif est parfois l’enchaînement des expériences de Célestine ; il y a un côté « liste » mais cela était sans doute nécessaire pour que ce tableau soit le plus complet possible. Par conséquent :

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Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Le livre de poche, 2012, 502 pages.

8 réflexions sur “Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre

  1. blanche-marie.gaillard@sfr.fr 19 février 2018 / 15:57

    ‌Merci pour cette  analyse‌. A voir aussi le très beau film de Bunuel avec Jeanne Moreau en femme de chambre.

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    • Patrice 23 février 2018 / 21:43

      Merci Blanche-Marie, c’est bien noté pour ce film !

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  2. Goran 19 février 2018 / 17:12

    Je n’ai pas lu ce livre, mais comme Blanche-Marie j’ai vu la très belle adaptation cinématographique de Bunuel et aussi la dernière de Benoît Jacquot.

    Aimé par 1 personne

  3. Ingannmic 19 février 2018 / 18:13

    Un tableau féroce de l’hypocrisie bourgeoise, j’avais beaucoup aimé ! Dans Les 21 jours d’un neurasthénique, l’auteur se livre un peu au même genre d’exercice, de manière encore plus cruelle et grinçante… Par contre, tu y retrouveras d’autant plus ce côté « liste » qu’il s’agit en réalité de la juxtaposition d’une cinquantaine de textes qu’Octave Mirbeau avait publié dans la presse, mais le ton est excellent. J’avais personnellement été déçue par l’adaptation de Benoît Jacquot, que j’avais trouvée un peu fade…

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    • Patrice 23 février 2018 / 21:43

      Je note avec plaisir ce titre alors, merci !

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  4. Marilyne 20 février 2018 / 10:28

    Je me souviens de cette lecture. Si je m’attendais à la critique de la société, j’ai été surprise d’y trouver l’aspect politique ( qui rend la lecture d’autant plus marquante ). J’ai vu la dernière adaptation cinématographique, ce fut une énorme déception.

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    • Patrice 23 février 2018 / 21:38

      Oui, l’aspect politique n’est pas le côté le moins intéressant. Tu n’as pas l’air d’être la seule à être déçu du film apparemment.

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  5. Claudine Frey 25 février 2018 / 13:42

    L’adaptation de Bunuel est vraiment très bonne. J’ignorais qu’il y avait eu une autre adaptation.

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