Tatiana Țîbuleac – Le jardin de verre

TibuleacAprès le succès de son premier opus, L’Eté où maman a eu les yeux verts, l’écrivaine moldave Tatiana Țîbuleac nous emmène dans la Moldavie des années 80 à la rencontre d’une orpheline recueillie par une ramasseuse de bouteilles. Le jardin de verre est un roman extrêmement fort sur les blessures de l’enfance et la quête d’identité.

Lastotchka est une orpheline de 7 ans qui, un jour, est adoptée par Tamara Pavlovna. Je dis « Lastotchka » mais ce « prénom » est en fait un surnom, qui signifie « hirondelle » en russe. Son vrai prénom, le lecteur l’apprendra-t-il jamais ? Et elle, le sait-elle d’ailleurs ? Le jour de sa « libération » est un jour de fête pour la jeune fille, mais rapidement, elle doit surtout aider Tamara Pavlovna à ramasser des bouteilles vides, à les laver, car c’est l’activité qui les fait vivre.

C’est la petite fille qui est la narratrice, ou plutôt la femme qu’elle est devenue, désormais chef de service dans un hopital de Bucarest, mais toujours poursuivie par ses souvenirs d’enfance. Dès le début, on perçoit les conditions difficiles de l’orphelinat : surpeuplé, manquant d’hygiène, où l’un des surveillants assénaient de mauvais traitements (qu’on devinera plus tard dans le récit). Elle trahit à travers ses réactions ce que fut sa vie à l’orphelinat et ses peurs et elle se rend compte que la nouvelle vie qui l’attend n’est pas si rose :

Les mois passaient et je comprenais que, venant d’un petit orphelinat, j’étais arrivé dans un plus grand. Et toujours dans le groupe des filles. Les mêmes discussionss, les mêmes règles, la même cruauté mêlée de crainte et d’envie. Leurs seins avaient grandi, mais non leur cœur. (…) Dans notre classe, une seule fille n’était pas battue par ses parents. Et cela, parce que sa mère travaillait de nuit et que son père était mort jeune.

Le titre « Le jardin de verre » en est un symbole. Il fait en fait allusion au seul moment libre de Lastotcka, quinze minutes durant lesquelles, par beau temps et en absence de Tamara Pavlovna, elle ouvrait la porte pour observer les reflets du soleil sur les bouteilles qui semblaient s’animer…

A côté de la cour d’immeuble où se côtoient des gens très différents, les changements se profilant avec l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir viennent troubler le fragile équilibre de ces communautés. La question de la langue est centrale. Tamara Pavlona fait apprendre le russe de force à Lastotchka, dont le front rougissait par les marques à répétition de l’index de cette « mère adoptive » dès qu’elle commettait une erreur. Quand la « renaissance nationale » s’opère, le russe est mal vu et l’on promet la langue moldave / roumaine. Les conditions économiques se dégradent, et nombre de personnes perdent leurs économies.

Nous avions peur de la perestroïka, et nous avions encore plus peur de reconnaître que nous avions peur. Nous avions peur des radiations, même si nous ne savions pas clairement le mal qu’elles pouvaient nous causer. Nous avions peur des bandits et de l’émeute. Dans la rue, les gens s’en prenaient les uns aux autres. Les Russes aux Moldaves, les Moldaves à Moscou. Nos Juifs s’en allaient.

Ce livre nécessite une  vraie attention de la part du lecteur qui est de temps à autre légèrement désarçonné par les courts chapitres traitant de périodes différentes ou s’adressant parfois à des personnes spécifiques, notamment ses parents qu’elle n’a pas connus. C’est un livre dur, pas misérabiliste, mais en analysant certaines anecdotes, on perçoit le vide, la souffrance, les espoirs déçus, et surtout le manque d’amour qui peuplent la vie de Lastotcka, l’accompagnant jusqu’à l’âge adulte. Une plaie ouverte qui ne guérira jamais.

Elle ne m’avait pas retirée de l’orphelinat, elle m’avait achetée. J’ai appris cela plus tard ; mais pas assez tard pour que cela ne me torture pas durant quelques années. Je ne lui ai jamais demandé combien elle m’avait achetée à la directrice et, maintenant, je le regrette. Cela m’aurait plu de changer cette somme en nombre de bouteilles et de savoir, moi aussi, combien a coûté ma vie. J’aurais racheté ces bouteilles plus tard, je vous aurais retrouvés et je vous les aurais toutes renversées sur la tête. Que je vous brise, comme vous m’avez brisée, moi. Je me sens coupable de dire du mal de Tamara Pavlovna. Pour cela aussi, je vous hais. Je pense parfois que si je vous hais d’un centimètre de trop, ma haine fera un tour complet et arrivera à l’amour. C’est ce centimètre-là que je redoute le plus ; c’est à cause de lui que j’atermoie pour tout.

Ce livre, publié récemment par les Editions des Syrtes avait été chroniqué dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est 2020 par Passage à l’Est. Allylit a également beaucoup apprécié ce titre. Je vous invite à aller lire leurs chroniques.

Quant à moi, je vous conseille également de découvrir ce livre si riche en :

X l’achetant chez votre libraire

X ou en l’empruntant dans votre bibliothèque

lire autre chose

Le jardin de verre,  de Tatiana Țîbuleac, traduit du roumain par Philippe Loubière. Editions des Syrtes, 2020, 268 pages.

23 réflexions sur “Tatiana Țîbuleac – Le jardin de verre

  1. luocine 19 avril 2020 / 10:53

    J’imagine la souffrance de cet enfant et le poids de cette souffrance pour l’adulte qu’elle est aujourd’hui.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:42

      Oui, et c’est très bien rendu dans ce livre

      J'aime

  2. luocine 19 avril 2020 / 10:54

    J’aime bien la photo : j’ai fait partir trop vite mon commentaire est parti trop vite avant de le dire!

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:43

      Merci beaucoup. Ce n’est pas une photo qui reflète l’intérieur du livre, mais j’aimais beaucoup le mariage des couleurs et la lumière.

      J'aime

  3. Passage à l'Est! 19 avril 2020 / 11:12

    Tatiana Țîbuleac est vraiment talentueuse, n’est-ce pas? J’espère que les Syrtes vont continuer à nous proposer ces textes de femmes très contemporains. Je rejoins Luocine concernant la photo, le jeu de lumière et d’ombre fait ressortir le côté plus doux de l’image de couverture et c’est très agréable à voir.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:44

      Indéniablement ! J’avais suivi ton commentaire très positif sur son premer livre et je te rejoins sur celui-ci. Très belle écriture en effet, et quelle force dans le récit. Merci pour la photo 🙂

      J'aime

  4. INGRID 19 avril 2020 / 15:31

    Voilà qui me rend très impatiente de le lire, mais avant, je prépare le mois de la nouvelle (avec entre autres une incursion en Russie et une autre en Yougoslavie !).

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:45

      Je serais heureux de lire ce que tu en penses ! Petite question : qui organise le mois de la nouvelle que tu évoques ? J’ai lu aussi un recueil de nouvelles russes récemment, ce serait l’occasion d’y participer

      J'aime

      • Eve-Yeshé 24 avril 2020 / 15:36

        ma PAL va finir par ressembler à un chef-d’œuvre en péril! un peu comme Notre Dame 🙂

        J'aime

  5. allylit 19 avril 2020 / 18:41

    Je suis ravie de voir que vous l’avez aimé également ! J’espère que malgré le contexte, ce roman trouvera son public car il mérite d’être connu et reconnu 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:46

      Je suis complètement d’accord avec vous, il le mérite amplement !

      Aimé par 1 personne

  6. Marilyne 20 avril 2020 / 12:08

    Celui-ci est noté-souligné pour le prochain mois à l’Est. Ton billet achève de me convaincre si cela avait été nécessaire :). Je suis très intéressée par cette thématique linguistique.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:47

      C’est donc une très bonne nouvelle de voir que ce livre sera à nouveau mentionné l’année prochaine !

      J'aime

  7. lilly 22 avril 2020 / 14:36

    C’est extrêmement tentant ! Je me dis depuis quelques temps qu’il faudrait que je découvre les éditions des Syrtes. Depuis que je me passionne pour les Russes en fait.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 24 avril 2020 / 05:49

      Je confirme ! Oui, ils ont un très joli catalogue d’ouvrages russes, mais pas que russes (ce livre en est un bon exemple). En littérature roumaine, j’avais lu l’an dernier Florina Ilis qui avait été une belle découverte aussi !

      J'aime

  8. Athalie 25 avril 2020 / 08:19

    Très tentée à mon tour, malgré l’âpreté du sujet, le lien avec le contexte politique retient mon attention de même que ce que tu dis de la construction narrative.

    Aimé par 1 personne

    • Patrice 28 avril 2020 / 07:16

      Je te le conseille vivement !

      J'aime

Répondre à allylit Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.