Boris Khazanov – L’Heure du roi

Né en 1928, Boris Khazanov est l’auteur dans les années 70 de L’Heure du roi, un court roman dont l’action se situe dans un petit pays imaginaire du Nord de l’Europe, envahi et occupé par les troupes nazies. C’est à la fois un petit livre d’Histoire, un conte, une allégorie. Publié sous le manteau en Union Soviétique, il paraîtra pour la première fois en langue russe en Israël, en 1976. A la lecture, je comprends le fort intérêt qu’il a pu provoquer…

La première chose qui m’a interpellé, en débutant la lecture de ce livre, c’est la précision, la qualité de l’écriture, la subtilité de la langue : l’aptitude de planter un décor avec également une ironie qui accompagne de nombreux passages, comme celui consacré à l’arrivée des troupes allemandes dans le pays :

Cela surgissait du brouillard comme engendré par le néant. Le poste frontière : deux poteaux reliés par une barre transversale. A côté de la route se dressait une maisonnette en brique à un étage. Lorsque le premier quatuor, dont les casques gris-vert évoquaient des pots de chambre renversés, eut atteint le passage à niveau, le garde-frontière en costume d’opérette, debout à côté de la manivelle, n’eut aucune réaction : majestueux, une hallebarde à la main, svelte et immobile comme sur une carte postale, il fixait l’horizon d’un regard exalté et limpide.

Vous le comprenez : malgré cette ironie, le récit n’a rien de très gai puisqu’il va nous emmener dans un petit pays envahi par l’Allemagne nazie. A la tête de ce pays règne un certain Cédric X, à la fois roi mais aussi exerçant comme urologue. « La journée de Cédric commençait à huit heures » : voici la première phrase évoquant ce personnage. Pendant plusieurs pages, on ne devine d’ailleurs pas qui il est vraiment ; ce n’est qu’à la dernière page du chapitre qu’on se rend vraiment compte qu’il est un roi. Mais un roi vieux, fatigué, qui se dérobe à l’action et qui semble, finalement, à l’instar de ces concitoyens, s’accomoder de la situation :

Cependant, tout compte fait (et cela mérité d’être noté), l’occupation se révélait moins dure que prévu. Le vainqueur épargnait le pays, par respects de son impuissance manifeste, semblait-il. (…) Inutile de préciser qu’on avait instauré le couvre-feu, introduit les cartes de rationnement, le travail obligatoire, le système de passeports intérieurs et de permis de résidence, la « chope de victoire », les emprunts d’Etat obligatoires, l’interdiction de quitter le travail pour les ouvriers de l’industrie, l’interdiction de circuler librement à l’intérieur du royaume, l’interdiction inconditionnelle de se rendre à l’étranger, même pour rejoindre ses parents, ses enfants ou son conjoint. Les moindres vélléités politiques avaient été supprimées : la censure veillait sur tout ce qui sortait de la presse, des annuaires téléphoniques jusqu’aux annonces de mariage des feuilles locales en passant par les romans, les tickets de tramways et les bons pour acheter le kérosène. Nul discours public, y compris les sermons, ne se passait de l’expression de la gratitude la plus profonde envers le Führer, le père des peuples et le meilleurs des hommes.

En plus de la qualité de l’écriture, j’ai trouvé ce livre vraiment intéressant car il ménage une tension sur ce qui va se dérouler à la fin (on se doute que c’est un événement qui va renforcer la répression dans le pays), mais également par la capacité de l’auteur à décrire les rouages d’un régime autoritaire ainsi que de nous interroger sur la façon de s’opposer à celui-ci (et l’on peut supposer que l’Allemagne hitlérienne peut être remplacée par la Russie soviétique). Si l’on refuse de s’en accomoder, quelle est la meilleure façon de résister ? C’est la question qui taraudera le vieux roi…

Le cours des évènements, pas plus que la trajectoire des astres, ne dépend de personne, bien sûr. Sommes-nous pour autant impuissants devant cet ultimatum perpétuel ? L’impuissance nous décharge de notre responsabilité, mais envers qui ? Envers les autres, mais nullement envers nous-mêmes.

… et qui trouvera son épilogue à la fin du livre.

C’est la première fois que ce titre est chroniqué dans le cadre de notre mois thématique, j’espère que cela donnera envie à d’autres lecteurs de le découvrir. Vous pouvez donc :

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lire autre chose

L’Heure du roi, traduit du russe et préfacé par Elena Balzamo. Viviane Hamy, 2010, 128 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

23 réflexions sur “Boris Khazanov – L’Heure du roi

  1. luocine 9 mars 2021 / 17:51

    J’avais adoré ce livre que Dominique (à sauts et à gambades) m’avait fait découvrir. Les dissidents russes ont eu un talent incroyable pour décrire la tyrannie.

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    • Patrice 11 mars 2021 / 20:34

      Très juste ; c’est fait de façon si subtile dans ce livre (Dominique a toujours l’art de dénicher de bons titres, n’est-ce pas ?)

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  2. frconstant 9 mars 2021 / 18:01

    Très belle critique qui donne envie. Je n’avais jamais entendu parler ni de ce livre, ni de cet auteur.

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    • Patrice 11 mars 2021 / 20:35

      Merci beaucoup. Je l’ai découvert également très récemment et ne regrette pas ce choix !

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  3. Marilyne 9 mars 2021 / 21:02

    Grand souvenir de lecture, et pourtant elle date cette lecture ! ( je viens de vérifier, mon billet est sur le blog actuel, un des billets transféré de l’ancien blog, c’est dire si ça date 😉 ). J’espère comme toi que ce livre tentera d’autres lecteurs, ta chronique s’y emploie 🙂

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    • Patrice 11 mars 2021 / 20:36

      Il me faut aller lire ce que tu as chroniqué ! Merci à toi !

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  4. keisha41 10 mars 2021 / 07:47

    Je sens que par manque de temps je me préparerai pour 2022 dès maintenant… Je ne peux lire avec une date limite trop proche

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    • Patrice 11 mars 2021 / 20:36

      Pas de soucis. Il faut qu’on prépare une 5ème édition, si je comprends bien 🙂

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    • Patrice 11 mars 2021 / 20:37

      Je te comprends complètement (et je vois que tu as fait des émules en lisant les autres réponses)

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  5. claudialucia ma librairie 11 mars 2021 / 21:15

    Je ne connais pas celui-ci Mais je viens de lire Kadaré L’entravée et il y parle de très bien aussi de la dictature. C’est fou combien ces écrivains parviennent à rendre l’angoisse, la pesanteur de la vie quotidienne quand on est privé de liberté.

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  6. Lilly 12 mars 2021 / 13:53

    Je l’ai repéré je ne sais plus où, ton avis en remet une couche.

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  7. Passage à l'Est! 12 mars 2021 / 18:34

    Je ne connaissais pas du tout mais comme les autres commentateurs-commentatrices ce titre, et ta présentation, m’intéressent! Et je te rejoins sur le talent de Dominique pour présenter des livres un peu en dehors des sentiers battus.

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  8. nathalie 14 mars 2021 / 14:11

    Je viens de lire un article (ou une brève) sur ce roman dans le journal et je l’avais déjà repéré. Tu confirmes mon envie ! Surtout si Dominique l’a déjà vanté, c’est un label.

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