Bohumil Hrabal – Trains étroitement surveillés

J’ai découvert Trains étroitement surveillés grâce à l’adaptation cinématographique qui en a été faite à la fin des années 60 en Tchécoslovaquie. Premier long métrage du cinéaste Jiří Menzel, un des représentants de la Nouvelle Vague tchèque, le film reçut l’Oscar du Meilleur Film Etranger en 1968. Il était donc temps pour moi de découvrir enfin le roman éponyme de Bohumil Hrabal.

L’histoire se passe à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, dans une petite station ferroviaire en Bohême, alors sous occupation allemande. Le narrateur est Milos Hrma, le jeune stagiaire de la station, qui a un souci bien particulier : sa première expérience avec une femme n’a guère été couronnée de succès et on apprend d’ailleurs qu’il a fait une tentative de suicide suite à cette panne… Autour de lui, gravitent des personnages hauts en couleur, notamment un chef de gare avec un bureau somptueux et qui préfère passer son temps à nourrir ses pigeons ou encore M. Hubicka, qui est au coeur de l’attention…

En effet, le grand sujet de discussion du moment est que la télégraphiste Zdena a eu une relation avec ce dénommé Hubicka. Le plaisantin s’est amusé à couvrir les fesses de la préposée de tous les tampons du bureau de la gare. Il s’était déjà rendu célèbre pour avoir crevé « le canapé du chef de gare avec une certaine dame… ». Un enquêteur est dépêché sur place…

_ Est-ce votre postérieur ? demanda-t-il en montrant une photo de Zdenicka.

_ Oui, dit-elle, et elle sourit.

_ Qui vous y a apposé ces cachets ? demande le conseiller Zednicek tandis que le chef de gare inscrivait.

_ M. Hubicka, dit-elle.

_ Eh bien, mademoiselle Lange, racontez-nous comment ça s’est passé, dit le conseiller Zednicek.

_ On était ensemble de service de nuit. Vers minuit je me suis fait les ongles et comme il n’y avait pas de trains, on s’ennuyait, expliquait Zdenicka en regardant le plafond.

_ Plus lentement, dit le chef de gare.

_ Ensuite M. Hubicka a dit qu’on va jouer à pigeon vole, oiseau vole, feuille vole, tapis vole, cerf-volant vole… j’ai d’abord perdu mes chaussures, ensuite ma culotte… expliquait la télégraphiste en suivant des yeux le mouvement du crayon au moyen duquel le chef de gare inscrivait sa confession.

_ Et qui vous l’a enlevée ? s’enquit le conseiller.

_ Le sous-chef Hubicka.

A lire ces lignes, on peut penser à une farce mais ce roman est en fait beaucoup plus que cela, et restera dans ma mémoire comme un moment fort de lecture ; tout d’abord en raison du caractère très vivant des personnages (qu’il s’agisse de Hrma décrivant sa famille dans les premières pages ou encore du chef de gare nourrissant ses pigeons) et des scènes décrites. Ensuite, l’auteur est capable de nous faire passer de la dérision, du grotesque à des évènements beaucoup plus graves, qui marquent encore plus le lecteur par le contraste provoqué.

Je me glissais sous la barrière ; il y avait des voitures sur la cinquième voie. Toute la rame était criblée de balles, je lus une inscription sur la première voiture : destination, ateliers des chemins de fer d’Etat, gare d’origine Cracovie. C’était toujours comme ça : les partisans baptisaient les trains militaires allemands juste à l’arrière des lignes, plus une voiture n’avait de vitre, toutes étaient lardées de balles, dans les parois métalliques s’inscrivait le messae des mitrailleuses, d’autres avaient été coupées à la grenade, d’autres par l’obus d’un petit canon de montagne ou pas un bazzoka prix aux Allemands. Ces voitures-là n’étaient plus en service depuis longtemps ; il y avait une portière de part et d’autre de chaque compartiment et un long marchepied tout au long de la paroi de la voiture. Sur chaque portière ou presque il y avait une tache brune de sang séché.

Même si le quotidien des protagonistes semble fait de préoccupations parfois futiles, la guerre est en arrière-plan et l’issue tragique de ce court roman est là pour le rappeler.

Une excellente lecture, qui a fait l’objet de chroniques chez La bouche à oreilles (qui insiste sur le caractère dur et violent du livre, tout en saluant la qualité de l’écriture) & De Bloomsbury en passant par Court Green et que je vous conseille de découvrir en :

X achetant le livre chez votre libraire

X l’empruntant dans votre bibliothèque

lisant autre chose

Trains étroitement surveillés, de Bohumil Hrabal, traduit du tchèque par François Kérel. Folio, 2018, 126 pages.

16 réflexions sur “Bohumil Hrabal – Trains étroitement surveillés

  1. laboucheaoreille 15 janvier 2023 / 14:01

    Bonjour Patrice je suis contente que tu aies aimé ce roman ! Tu as raison de souligner les grands contrastes entre les différentes humeurs du livre, du comique au drame. Merci pour le lien vers mon blog ! Bon dimanche à toi !

    Aimé par 2 personnes

    • Patrice 20 janvier 2023 / 18:49

      Merci, Marie-Anne, oui, cela a été pour moi une belle découverte et je me promets de lire d’autres livres de Hrabal. A très bientôt !

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  2. Marilyne 15 janvier 2023 / 15:57

    Je découvre ce roman, n’ayant lu qu’un titre de l’auteur, lors d’un mois à l’Est d’ailleurs. Tu me rappelles que je me proposais de regarder plus avant sa bibliographie.

    Aimé par 2 personnes

    • Patrice 20 janvier 2023 / 18:51

      N’hésite pas à lire celui-ci, vraiment ; je me suis noté « La chevelure sacrifiée » pour une des prochaines lectures.

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  3. nathalie 15 janvier 2023 / 16:07

    Il faut dire que c’est un excellent auteur. Je note ce titre, qui a l’air très bien !

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    • Patrice 20 janvier 2023 / 18:51

      Oui, il faut le dire :-).

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  4. luocine 15 janvier 2023 / 19:08

    Tu ne dis pas la nationalité de l’auteur . J’aime bien aussi quand on cite le nom du traducteur.

    Aimé par 2 personnes

    • Patrice 20 janvier 2023 / 18:52

      C’est juste, j’ai omis de le faire alors que c’est une habitude de préciser le traducteur. Erreur corrigée !

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      • luocine 21 janvier 2023 / 09:22

        sans le merveilleux travail des traducteurs nous serions (en tout cas moi) bien en peine de lire tant de livres qui nous touchent.

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    • Patrice 20 janvier 2023 / 18:59

      Et pourtant, ce n’est pas un livre gai, mais Hrabal a cette capacité d’utiliser l’humour et la dérision.

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  5. Passage à l'Est! 17 janvier 2023 / 19:07

    Comme toi, j’ai commencé par le film, mais contrairement à toi je n’ai pas encore lu le livre, ni aucun autre Hrabal hormis Une trop bruyante solitude. Soupir.

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    • Patrice 20 janvier 2023 / 19:00

      Et moi qui ai toujours l’impression que tu as tout lu :-). Peut-être une occasion de future lecture commune ?

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      • Passage à l'Est! 21 janvier 2023 / 18:19

        Je suis heureuse de t’avoir donné l’occasion de corriger cette impression erronée! Je suis tout à fait partante pour une lecture commune, mais plutôt autour de l’auteur que d’un titre précis, au cas où je décide de me pencher sur le cas de ces trains étroitements surveillés.

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    • Patrice 20 janvier 2023 / 19:01

      C’est un auteur tchèque majeur, il gagnerait sûrement à gagner une petite place dans ta bibliothèque !

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