
Figure importante de la littérature tchèque du XXème siècle, Jiří Weil est un auteur d’origine juive dont l’oeuvre reste très marquée par le destin des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Ses deux ouvrages les plus connus ont fait l’objet de réédition en français : tout d’abord Mendelssohn est sur le toit, puis Vivre avec une étoile, l’histoire de Josef Roubíček, modeste employé de banque dont le quotidien se rétrécit au fur et à mesure que l’étau se resserre autour des Juifs de Prague.
Josef Roubíček est le narrateur principal du récit rédigé à la première personne qui se rapproche d’une longue introspection dans laquelle il évoque son quotidien, réduit à peau de chagrin : il n’a plus qu’un sac de couchage et un poêle qui ne fonctionne plus très bien dans son appartement exposé aux fuites d’eau. Si le premier échange du livre s’adresse à son amante, Růžena, on se rend vite compte qu’elle n’est plus avec lui : Roubíček n’a pas eu le courage de fuir et de partir avec elle. Il continue à s’adresser à elle, sa seule confidente, ainsi que bientôt à Thomas, le chat qui a élu domicile chez lui. Ce sont les deux seuls repères d’une existence d’un homme acculé, qui ne peut plus déambuler où il le souhaite, qui se voit bientôt obligé de porter l’étoile et qui attendra ensuite la convocation pour le convoi.
J’ai dit : « Thomas, il semble que j’ai perdu l’habitude de parler avec les gens. Je sais répondre à un questionnaire, mais ce n’est pas une langue vivante. Quand je pense que je passais des heures avec Růžena, je lui expliquais ce qui arrivait chez nous à la banque et ce que j’avais vu dans la rue, nous parlions ensemble de films ou bien de notre fuite ou de notre installation à l’étranger, des repas qu’elle préparait. (…) Je viens d’aller chez des gens, je n’ai pas pu prononcer un seul mot, pour finir j’ai simplement bredouillé que je manquais de viande et que j’avais faim. »
Ce livre a une tonalité particulière car, même si l’on sait qu’il se passe à Prague sous le protectorat et que les nazis envoient les Juifs à Terezin (appelé ici « la ville fortifiée »), nulle part n’est mentionné le mot « nazis », mais plutôt « Eux », « Ils » et il n’existe pas d’autre repère temporel que les saisons qui passent :
Eux, je Les rencontrais souvent, même si je Les évitais, même si j’empruntais des passages discrets et des ruelles. Je ne pouvais Les éviter, parce qu’Ils étaient partout, dans les rues et sur les places, Ils marchaient les jambes écartées et parlaient fort. (…) Il était sûr aussi qu’Ils n’avaient pas peur de la mort, parce qu’Ils la célébraient et l’aimaient.
De même, s’il relève de l’introspection et reste relativement sobre dans l’évocation de la Shoah, les scènes décrites ne laissent pas de doutes sur ce qui se passe ; la scène où un meunier doit transporter dans une charrette des jeux d’enfants collectés en est un exemple frappant. Il montre très bien le rétrécissement de la vie des Juifs (on leur interdit d’aller se baigner, de prendre les transports, d’avoir un animal, de passer dans certaines rues…), qui en viennent à attendre comme une fatalité leur convocation.
J’aurais voulu être un animal. Je regardais par la fenêtre de ma mansarde les chiens jouer dans la neige, je voyais les chats se glisser lentement dans le jardin voisin, je voyais les chevaux libres de boire l’eau de leurs seaux, je voyais des moineaux s’envoler quand ils le voulaient. Les bêtes n’avaient pas à se casser la tête pour savoir quelle rue elles avaient le droit d’emprunter.
Travaillant pour le compte du conseil de la Communauté, Roubíček, notamment grâce à sa rencontre avec l’ouvrier Materna qui lui propose de le cacher, va peu à peu prendre conscience du sort destiné aux Juifs et de la nécessité d’agir enfin…
Comme Mendelssohn est sur le toit, Vivre avec une étoile est un très beau texte, profond, sombre, non exempt d’ironie, sachant montrer l’absurdité d’une époque et suscitant la réflexion, le questionnement. C’est un livre que je vous conseille de découvrir en :
X l’achetant chez votre libraire
X ou en l’empruntant dans votre bibliothèque
en lisant autre chose
Vivre avec une étoile, de Jiří Weil, traduit du tchèque par Xavier Galmiche. 10/18, 2025, 313 pages.
Lecture commune à l’initiative de Sacha, dans le cadre de la semaine thématique En mémoire organisée par Chez Mark et Marcel autour de la Shoah.
Je viens juste de lire l’avis de Sacha, très intéressant aussi. Un tel livre est sûrement bouleversant. Je le note.
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Merci pour ton commentaire ; en effet, il l’est. Il m’a rappelé par certains aspects « Monsieur Mundstock » de Ladislav Fuks, qui traite aussi du destin d’un citoyen tchécoslovaque juif hanté par la perspective de la déportation.
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Tu fais bien de souligner l’ironie de Josef, et donc de l’auteur. Elle traverse tout le roman et en rend la lecture plus douce et plus tragique à la fois. Encore un grand auteur tchèque !
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N’est-ce pas ? J’ai été agréablement surpris de voir que ce livre, mais aussi « Mendelssohn est sur le toit » ont été réédités récemment. Ce sont deux livres important en effet. Un grand merci pour cette idée de lecture commune qui m’a permis de lire ce livre !
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Ça fait plusieurs fois que je le note, je vais bien finir par réussir à mettre la main dessus.
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Avec sa sortie récent en poche, tu n’as plus d’excuses 🙂
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Bon choix, mais je dois lire Mendelssohn avant! Pour l’instant, dans la thématique, je n’ose pas balancer mon officier SS à Prague, on verra plus tard!
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Et tu fais bien aussi de prévoir de lire Mendelssohn avant, c’est également un très bon titre.
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Zut! je me serais volontiers associée à votre lecture commune. J’avis confondu avec Mendelssohn sur le toit
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Les sollicitations sont nombreuses en ce moment, mais je suis sûr qu’il y aura encore une occasion de mettre en valeur l’oeuvre de Jiri Weil ; elle le mérite amplement.
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C’est visiblement une œuvre émouvante et perturbante.
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Tout à fait. Le début est assez spécial puisqu’il converse en esprit avec son amante qui n’est plus là, on sent qu’il s’éloigne de la vie réelle. C’est très bien restitué.
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J’ai lu Mendelssohn est sur le toit, qui possède la même ironie et montre la même absurdité..Cela donne un ton assez particulier, qui maintient les émotions à distance, dans une certaine mesure, bien sûr.
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Oui, je te rejoins complétement, on retrouve la même ironie et la même absurdité dans ce livre ; on est maintenu à distance mais, par moment, des commentaires ou des extraits ont d’autant plus de forces (je pense à cette charrette de jouets dans « Vivre avec une étoile » ou à cet extraits sur les Allemands normaux, mais qui « allaient tuer de neuf à cinq », avant de reprender leur petite vie. C’est assez glaçant.
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J’essaie de mettre la main dessus en poche depuis hier, mais pour l’instant mes libraires ne l’ont pas. Je vais continuer sur le net aujourd’hui.
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Il vient de sortir au mois de janvier, il n’est peut être pas encore arrivé partout, mais cela ne saurait tarder vu l’importance du livre.
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un livre lu il y a bien des années mais que je ne possède pas donc impossible de le relire, en te lisant je me rends compte que finalement j’en gardais un souvenir assez précis, je ne me souvenais pas des détails mais j’avais gardé en tête ce ton un peu froid qui effectivement amplifie l’horreur comme le dit P Roth
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Je te comprends, ce livre a sa propre tonalité et je suis sûr de ne pas l’oublier. Sur un thème proche, et même si je n’avais pas trop aimé ce livre, « Monsieur Mundstock » de Ladislav Fuks m’a laissé en tête un souvenir, une empreinte également particulière que je n’oublierai pas.
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J’avais beaucoup aimé l’humour de Mendelhson est sur le toit. Mais celui-ci semble être un récit plus terre à terre ?
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Merci pour ton commentaire. Non, je ne dirais pas que c’est plus terre à terre, c’est un livre qui recèle une tonalité, une ambiance qui lui sont propres et qui sont vraiment touchantes. Je te le conseille vivement !
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Excellent roman.
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En effet ! Je relisais ton billet à l’instant et tu faisais bien d’y signaler aussi tous les événements qui ont poussé Roubicek à reprendre son destin en main, c’est très juste.
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je ne l’ai pas lu et je le lirai car je crois qu’il faut absolument se souvenir de ce qu’il s’est passé dans ces années là en europe
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Tout à fait d’accord avec toi. J’ai profite de la LC organisée par Sacha pour lire ce livre qui est devenu également beaucoup plus accessible depuis sa réédition par Denoël puis très récemment par 10/18 en poche.
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Je n’ai pas lu celui-ci mais je le lirai. je publie un extrait de Semprun demain pour En Mémoire.
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Merci pour ton commentaire, je vais de ce pas aller lire ton billet !
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J’ai eu un peu de mal avec le style au départ et puis je suis entrée dans cette vie qui comme tu l’écris se rétrécit peu à peu. Pas pathos mais un texte bouleversant quand même.
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Le début du livre est en effet assez particulier, j’ai trouvé vraiment intéressant le fait de traiter le sujet sans être démonstratif, ainsi que les changements qui s’opéraient dans le personnage principal.
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