Jiří Weil – Mendelssohn est sur le toit

WeilLa maison d’édition Le Nouvel Attila vient de republier le livre devenu introuvable de l’auteur tchèque Jiří Weil, Mendelssohn est sur le toit, et l’on ne peut que se féliciter de cette décision. Le roman est ici accompagné d’un petit texte intitulé Complainte pour 77297 victimes, dans lequel l’écrivain nous livre un résumé glaçant de ce que fut la shoah dans le protectorat de Bohême-Moravie. Une oeuvre que je vous propose de (re)découvrir dans le cadre du « Mois de l’Europe de l’Est ».

Jiří Weil (1900-1959) est un écrivain tchèque originaire d’une famille juive orthodoxe. Dès les années 20, il traduit des ouvrages russes d’écrivains célèbres (Pasternak, Maïakowski, Tsvetaeva) en tchèque et adhère au parti communiste de son pays. Résidant en URSS, il est victime des purges staliniennes en 1934, et écrira d’aileurs plus tard des ouvrages dénonçant le goulag. Chassé par les nazis pour ses origines, il sera aussi exclu de l’Union des Ecrivains de Tchécoslovaquie après 1948 en raison de ses écrits. Une vie résumant donc les vicissitudes de l’Histoire dans l’Europe Centrale du XXème siècle.

La structure de Mendelssohn est sur le toit est assez particulière ; elle réside en la juxtaposition d’histoires dans lesquelles certains personnages constituent le fil rouge du récit. L’origine du titre tient dans une anecdote. Nous sommes pendant la Seconde Guerre Mondiale et le protectorat de Bohême-Moravie est alors dirigé par un homme devenu tristement célèbre, Reinhard Heydrich, un des artisans de la Solution Finale, nommé par Hitler pour diriger d’une main de fer ce territoire. Celles et ceux qui ont lu le très bon livre de Laurent Binet, HHhH, se souviennent de lui. Ainsi, Heydrich, féru de musique classique, assiste à un spectacle à Prague, et découvre une statue de Mendelssohn, le compositeur d’origine juive :

Heydrich poursuivit son examen de la balustrade. Soudain ses traits se tordirent dans une expression de haine et de rage féroce. Comment était-ce possible ? Qu’est-ce que c’était que cette saloperie ? Comment avait-il pu prononcer un discours dans un bâtiment dont le toit s’ornait d’une statue immonde ? Quelle honte ! Quelle humiliation ! Pourquoi personne n’avait-il eu l’idée d’inspecter l’édifice avant de le consacrer à l’art allemand ? « Giesse, hurla-t-il en levant le bras sur la balustrade, faites enlever cette statue, sur-le-champ ! Téléphonez à la mairie, toute de suite, quelqu’un doit bien y être de service. C’est une négligence inadmissible, inouïe, pire que la trahison. Mendelssohn est sur le toit ! »

A partir de là, une équipe est envoyée sur le toit du Rudolfinum pour y déloger la statue mais les difficultés s’amoncellent : impossibilité de repérer la bonne statue (c’est Wagner qui faillit faire les frais de l’opération !), de trouver une personne pouvant l’identifier… Finalement, après plusieurs chapitres, la statue de Mendelssohn est retirée. Mais pour autant, l’histoire n’est pas finie : on suit ainsi les destins des acteurs qui tournent autour de la statue. On perçoit d’ailleurs bien que chacun essaie de survivre dans cette Bohême occupée, au risque de collaborer, à l’image du Dr Rabinovic, un vieux juif « savant » qui sert ainsi les nazis en collectant des objets pour un musée dédié au peuple disparu avant finalement d’être déporté.

Ce qui frappe, c’est la violence de l’époque, de ces gestapistes qui s’arrogent la capitale et les biens juifs (l’un d’entre eux envoie piller des antiquités à un subalterne afin d’expédier par avion un cadeau à sa belle-mère), et qui exécutent arbitrairement des prisonniers coupables de méfaits insignifiants.

Quelques locataires allemands étaient venus s’y installer après le 15 mars. C’étaient des gens effacés, qui ne se faisaient pas remarquer. Ils allaient tuer de neuf à cinq, mais à la maison ils jouaient les employés tranquilles, s’essuyaient les pieds sur le paillasson et se rangeaient courtoisement dans l’ascenseur pour faire place aux femmes.

En écho au texte Complainte pour 77297 vicitimes présenté avant le texte principal, on voit donc partir les convois, on assiste à la mise en scène des nazis pour montrer à la Croix Rouge que les conditions de vie du camp de Terezin étaient bonnes. Les traits d’humour liés à l’histoire de la statue de Mendelssohn s’effacent peu à peu pour laisser place à l’Histoire tragique.

Un livre à redécouvrir absolument et que je vous conseille donc :

X d’acheter chez votre libraire

X ou d’emprunter dans votre bibliothèque

de lire autre chose

Mendelssohn est sur le toit, de Jiri Weil, traduit du tchèque par Erika Abrams. Le Nouvel Attila, 2020, 300 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

23 réflexions sur “Jiří Weil – Mendelssohn est sur le toit

  1. luocine 22 mars 2020 / 12:32

    Je ne suis pas certaine que je lirai ce livre en période de confinement…. plus tard oui.

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:06

      Oui, je crois qu’il faut savoir alterner avec quelques lectures plus légères en ce moment !

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  2. Goran 22 mars 2020 / 12:58

    Je pensais me le procurer celui-là et tu confirmes…

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:07

      Oui, je crois qu’il a toute sa place dans ta bibliothèque et sur ton blog 🙂

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  3. Ingrid 22 mars 2020 / 14:01

    C’est une époque pour laquelle mon intérêt ne faiblit pas, malgré le dégoût et la tristesse qu’elle provoque. Je viens de lire « Trouble », du belge Jeroen Olyslaegers, très bien aussi, qui évoque Anvers pendant l’occupation. Glaçant, et habilement mené..

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:15

      Oui, et c’est une période très bien traitée par la littérature. Trouble est dans ma bibliothèque aussi et attend son heure. Tu te prépares pour le mois belge, je suppose ?

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      • Ingrid 23 mars 2020 / 19:13

        Euh, pas du tout, chaque année je me dis que je participerai au prochain mois belge, et chaque année je l’oublie !! Mais s’il est en avril, cette lecture tombera à pic ! Je m’en vais vérifier ça de suite..

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      • Patrice 24 mars 2020 / 17:13

        Oui, je crois que c’est bien avril. Ce sera sans moi cette année, j’ai une belle liste qui m’attend pour avril, après un mois de mars très « chargé » en terme de lecture 🙂

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  4. Eve-Yeshé 22 mars 2020 / 14:58

    je le note aussi car je ne rien lu de l’auteur mais pour le challenge de 2021 🙂
    j’ai beaucoup aimé « Trouble » de Jeroen Olyslaëger une de mes premières découvertes sur NetGalley 🙂

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:16

      Sympa, ça fait des cascades de lecture d’une année sur l’autre, c’est une bonne nouvelle ! Je vois que « Trouble » est très mis en valeur, il m’attend encore ici 🙂

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  5. laboucheaoreille 22 mars 2020 / 15:23

    Merci de me faire découvrir ce roman, qui a l’air magnifique. Mais très dur, je suppose.

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:17

      Ce n’est pas le dur, dirais-je, mais c’est un témoignage différent de cette barbarie à partir d’une anecdote, ce qui en fais son originalité

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  6. Passage à l'Est! 22 mars 2020 / 18:24

    La situation de départ paraitrait comique, si on n’avait pas le recul qu’on a sur cet période tragique de notre histoire européenne. J’avais beaucoup aimé HHhH, mais je ne connaissais pas ce Jeroen Olyslaegers que mentionnent Ingrid et Eve-Yeshé.

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    • Patrice 22 mars 2020 / 21:33

      Exactement, et cette entame tragico-comique associée à ces descriptions de scène du quotidien réussissent à « désarmer » le lecteur en quelque sorte avant de le frapper encore plus fort avec les dernières scènes. Quant à ce Trouble, on en a beaucoup parler il y a plus d’un an, il traite de l’occupation à Anvers, et il est, paraît-il, très bien.

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  7. lilly 26 mars 2020 / 16:24

    Une histoire sympathique… Je n’arrive pas à comprendre comment on peut en arriver à tuer, torturer, piller… tout en pensant à faire des cadeaux à ses proches. Et pourtant, tous ces gens ne pouvaient pas être des psychopathes ?

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    • Patrice 29 mars 2020 / 20:16

      Non, c’est de nouveau « la banalité du mal » et le contexte qui pousse les gens à considérer normaux des actes qui ne le sont pas. Terrible période en effet…

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  8. Tania 28 avril 2020 / 09:14

    Je ne connaissais pas ce titre, qui m’intéresse beaucoup. Quasi tous les récits sur ce sujet ont quelque chose à nous apprendre, encore aujourd’hui.
    (Je me permets de signaler que le correcteur du texte a remplacé « statue » par « statut » à maintes reprises, pour info.)

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    • Patrice 28 avril 2020 / 09:52

      Oh, merci beaucoup pour « statut » vs. « statue », je viens de faire les corrections ! Et n’hésite pas, c’est un bon livre !

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