Serge Joncour – Nature humaine

Si vous suivez régulièrement ce blog, vous savez que la part réservée aux nouveautés est assez limitée car nous préférons laisser le temps faire son œuvre de tri ! Néanmoins, à l’occasion de cette rentrée littéraire, quelques commentaires élogieux sur le dernier livre de Serge Joncour, Nature humaine, m’ont convaincu de me laisser tenter… et à juste titre, car cette chronique d’une famille rurale dans la France de ces dernières décennies est un vrai bonheur de lecture !

Alexandre Fabrier vit dans le Lot où il a repris la ferme familiale. Quand s’ouvre le livre, nous sommes en décembre 1999, la tempête monte, et l’on devine qu’un drame va se nouer. Lequel ? Le lecteur n’en saura rien, puisque rapidement, le récit reprend en 1976 où l’on retrouve Alexandre jeune, entouré de ses parents et de ses trois sœurs, alors qu’il se destine à reprendre l’exploitation :

En plus d’être au lycée agricole il aimait la terre, sans quoi ç’aurait été une damnation pour la famille, ça aurait signé la mise à mort de ces terres, de ces vaches, de ces bois, et l’abandon de tout un domaine de cinquante hectares plus dix de bois. Alexandre n’en parlait pas mais une pression folle pesait sur ses épaules, et si les filles se sentaient libres d’envisager leur vie ailleurs, elles le devaient à leur frère, il se préparait à être le fils sacrificiel, celui qui endosserait le fardeau de la pérennisation.

Dès les premières pages, on est captivé par l’histoire de cette famille qui est aussi une chronique sur l’histoire de notre pays de 1976 à 1999. Serge Joncour retranscrit à merveilles le parfum de l’époque : la montée de la société de consommation (l’excursion en Citroën GS pour aller dans le Mammouth de Cahors est un événement pour toute la famille Fabrier), l’ouverture au monde pour ces campagnes longtemps repliées sur elles-mêmes, la montée des contestations (vis-à-vis du nucléaire notamment), sur fond d’événements historiques comme l’élection de Mitterrand ou la catastrophe de Tchernobyl.

L’auteur est également pertinent dans sa description de l’évolution de l’agriculture. La mécanisation s’impose et fait abandonner les productions qui nécessitaient de faire des travaux en nombre, l’obligation de massifier devient la seule issue des agriculteurs ; mais ceci a un prix et la crise de la vache folle ou la désertification rurale sont là pour le rappeler. Serge Joncour n’agit pas en moraliste, mais il sait à merveille dépeindre les contradictions de notre époque, à l’instar de ces citadins qui ne souhaiteraient pour rien au monde habiter à la campagne, mais veulent absolument qu’elle reste immuable, comme un refuge. La plume se veut acerbe quand elle décrit les atteintes que nous portons à la nature.

Quand le vent était au nord comme ce soir, on entendait les travaux. Ce chantier c’était l’enfer, treize millions de mètres cubes de terre déplacés, la création de centaines de talus, de tunnels et de ponts, sans parler de toutes les bêtes sauvages qui, à cause de l’autoroute, ne pourraient plus sortir des forêts le soir pour aller vers les prairies et les points d’eau, tout ça pour que Toulouse et Paris communiquent avec Barcelone, La Haye et Londres. Encore une fois il fallait accepter que les villes dictent leur loi, qu’elles sabotent les campagnes pour assouvir leur désir de libre-échange, qu’elles communiquent, soient visitées les uns et les autres, commercent, c’était d’un égocentrisme écœurant.

L’époque et les mutations de la société sont bien appréhendées, mais ce qui rend ce livre si plaisant, ce sont aussi les personnages. Alexandre, en premier lieu, qui reste fidèle à la terre, alors qu’il aurait pu, peut-être, vivre avec Constanze, une Allemande qui était la colocataire de sa soeur à Toulouse. Des sœurs, justement, qui vont chacune à leur tour, délaisser à la campagne, et se laisser séduire par la ville. Et ce voisin attachant, Crayssac, un vieux paysan révolté qui refuse le progrès.

Vous l’aurez donc compris, c’est une lecture que l’on ne doit pas manquer en cette rentrée littéraire !


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Nature humaine, de Serge Joncour. Flammarion, 2020, 399 pages.

21 réflexions sur “Serge Joncour – Nature humaine

  1. krolfranca 11 octobre 2020 / 10:06

    Bon, avec tout ce que tu en dis… je l’emprunterai à la bibliothèque. J’en ai déjà acheté trop. Et puis j’ai été très mitigée sur un autre titre de Joncour, j’hésitais donc à lire celui-ci.

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    • Patrice 12 octobre 2020 / 18:40

      Une rentrée littéraire très active au niveau des achats ? :-). Je comprends bien. Petite question: quel titre de Joncour ne t’a pas plu ?

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      • krolfranca 12 octobre 2020 / 20:05

        C’était Repose-toi sur moi. Très dispensable à mon humble avis.

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  2. Goran 11 octobre 2020 / 10:19

    Ça me semble très bien… Sinon, c’est un peu hors sujet, mais je ne crois pas du tout que la massification de l’agriculture ait été nécessaire voir indispensable pour nourrir l’Europe (et je précise bien l’Europe), mais simplement nécessaire et indispensable dans le jeu des échanges internationaux et du libre commerce. Aujourd’hui, nous avons toujours plus de terre laisser à l’abandon, un peu partout en Europe, et pourtant nous avons toujours plus de matières premières disponibles et toujours plus de gâchis alimentaires.

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    • Patrice 12 octobre 2020 / 18:39

      C’est une bonne remarque :-). En fait, je crois qu’il y avait à cet époque un alignement : on cherchait de la main d’oeuvre, et l’exode rural était encouragé, on a donc spécialisé les régions, produit massivement pour des circuits qui se sont allongés et qui réclamaient des matières premières de plus en plus standardisées et, comme tu le mentionnais, pour jouer le jeu du commerce international (tout en conservant des prix rémunérateurs en Europe). Il y a eu des réussites dans ce modèle, comme la progression de la production qui fait que les gens mangent vraiment à leur faim. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, on voit toutes les externalités négatives (environnement, désertification du territoire entre autres) et l’on peut s’interroger légitiment sur la pertinence de cette massification. Merci pour ta contribution à la réflexion en tout cas !

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      • Goran 13 octobre 2020 / 07:24

        Merci pour les explications…

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  3. Livr'escapades 11 octobre 2020 / 12:52

    Je n’ai pas encore lu l’auteur mais j’ai trouvé en bouquinerie « Repose-toi sur moi ». Celui dont tu parles a l’air très bien.

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    • Patrice 12 octobre 2020 / 18:34

      Oui, pour moi, c’était aussi une complète découverte que je ne regrette pas !

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  4. Eve-Yeshé 11 octobre 2020 / 13:04

    j’aime beaucoup Serge Joncour alors je le lirai sûrement mais comme Krol j’attends la BM mon budget commence à chauffer aussi

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    • Patrice 12 octobre 2020 / 18:33

      Ca se comprend ! Les sollicitations sont nombreuses pour qui aime lire, et la rentrée littéraire est une tentation de plus !

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  5. laboucheaoreille 11 octobre 2020 / 16:24

    Chronique intéressante mais je n’apprécie pas du tout cet écrivain, j’ai eu une très mauvaise expérience avec l’un de ses romans… pas trop envie de m’y recoller !

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      • laboucheaoreille 14 octobre 2020 / 12:39

        « L’amour sans le faire », qui date de quelques années déjà. Je m’étais forcée à le finir… Mais je veux bien croire qu’il a pu écrire de meilleurs romans. J’ai dû mal tomber…

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  6. Agnès 12 octobre 2020 / 10:32

    Tu m’as convaincue. Il faut dire que j’ai connu moi aussi l’expédition annuelle au Mammouth. De Toulouse, en combi VW.

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    • Patrice 12 octobre 2020 / 18:32

      Quelle équipée 🙂

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  7. Passage à l'Est! 12 octobre 2020 / 18:46

    Rien à voir avec ce que je lis habituellement, mais ce livre me tente, grâce à ta chronique. Ca me rappelle un peu l’histoire d’un de mes anciens voisins, là où j’ai grandi à la campagne (un peu trop loin pour les virées à Cahors).

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  8. keisha41 13 octobre 2020 / 06:55

    Je suis presque tentée, mais pas tout de suite. Livre présenté et vanté par une bibliothécaire. Avec Joncour, j’ai parfois du mal (même si l’homme lui-même est sympathique). Mais là le thème a l’air intéressant.

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    • Patrice 22 octobre 2020 / 05:24

      Tu n’es pas la première à dire avoir du mal avec Joncour. J’aurai du mal à juger puisque c’est le premier livre que je lisais de cet auteur, mais en tout cas, j’ai été convaincu !

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  9. Airsatz ~ Emilie 18 octobre 2020 / 11:14

    Un très beau livre qui m’a aussi beaucoup plu ! Un vrai morceau de nostalgie qui nous montre bien que nous nous éloignons de plus en plus, au fil des ans, de la nature, de la campagne, pour céder aux lueurs de l’urbanisation et du consumérisme. Un livre immanquable de cette rentrée littéraire !

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    • Patrice 22 octobre 2020 / 05:25

      Bienvenue sur notre blog et merci pour le commentaire. Je suis tout à fait d’accord avec ce commentaire 🙂

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