Les exilées de Moravie – Kateřina Tučková

Paru en République Tchèque en 2009 sous le titre explicite L’expulsion de Gerta Schnirch, Les exilées de Moravie est un roman qui a eu une forte résonance dans ce pays et pour cause : il y traite un thème sensible, l’expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il est écrit par une autrice qui compte dans son pays, Kateřina Tučková, qui, pour ce livre et pour Les Dernières Déesses a été récompensée à deux reprises par le prix littéraire tchèque le plus prestigieux.

La jeune Gerta Schnirch vit à Brno, en Moravie. Sa mère est tchèque et son père est allemand. Elle-même se sent plus proche de sa mère, parle tchèque, et voit d’un mauvais oeil l’engagement politique de son père et de son frère pour le Troisième Reich. Les fissures qui parcourent le pays sont aussi à l’oeuvre dans cette famille.

Le livre s’ouvre sur l’exode au printemps 1945 : Gerta est alors sur les routes avec son bébé, la petite Barbora. Cataloguée comme « allemande », elle est expulsée du pays.

Le tri entre les livrets raciaux marqués d’un « D » majuscule et les autres s’opérait en un coup d’oeil et, d’après les listes, elle était allemande. En tant que telle, elle était la cible de la haine qui irradiait de chaque Tchèque de Brno, jusqu’aux gamins. Repenser à la passion fanatique de ces jeunes enragés, déterminés à montrer au président avec quel courage et quelle résolution ils obéiraient à ses ordres, lui donnait la chair de poule.

Les pages les plus dures du livre sont liées au départ forcé et à cette triste marche, dite de Pohořelice, où seront commis assassinats et viols, et durant laquelle des centaines de personnes perdront la vie. On y retrouve en fait de vrais collaborateurs, comme des gens qui n’ont jamais rien eu à voir avec le régime d’Hitler ou qui étaient même des opposants au régime. Gerta s’arrêtera dans une petite commune, et avec plusieurs réfugiées comme elle, commencera à travailler dans une ferme.

Le roman, outre la fin de la Guerre, couvre également les années d’après-guerre, l’installation du régime communiste jusqu’à la fin de celui-ci dans les années 80. Centré sur Gerta, il évoque également d’autres réfugiées, justifiant le titre français du livre. C’est un témoignage poignant sur ces moments où l’Histoire ne s’écrit pas avec nuances, où il y a des salauds et des profiteurs de chaque côté. Si « les crimes perpétrés par régime nazi étaient incomparablement plus étendus », cela n’excuse en rien la façon dont ces expulsions se passèrent, initiées par la municipalité de la ville, alors que les accords de Potsdam devant traiter la question n’avaient pas encore eu lieu.

Même si Gerta pourra rentrer à Brno, elle ne reconnaît plus sa ville (défigurée par les destructions de la fin de la Guerre et par l’exil de sa population allemande), et son origine la laissera paraître suspecte tout au long de sa vie ; l’espoir de réconciliation n’intervenant en fait qu’avec la troisième génération.

Je vous conseille vivement de lire ce roman. A défaut, sachez qu’il a fait l’objet d’une adaptation filmatographique intitulée « Gerta et le monde déchiré » qui passe en ce moment sur ARTE.

Je vous conseille :

X d’acheter ce livre chez votre libraire

X ou de l’emprunter dans votre bibliothèque

de lire autre chose

Les exilées de Moravie, de Kateřina Tučková, traduit du tchèque par Eurydice Antolin. Editions Charleston, 2024, 496 pages.

Lu dans le cadre des Escapades en Europe – Saison 2 (Cléanthe) consacrées en octobre aux migrations et déplacement.

Si ce thème vous intéresse, sachez que plusieurs livres ont été chroniqués sur le blog qui rappellent cette période:

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